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« l’Afrique progresse-t-elle ? » Posée ainsi, au singulier, elle n’a pas de sens. Un continent de 55 pays, 1,5 milliard d’habitants, huit ou neuf grandes zones climatiques et institutionnelles différentes, ne progresse pas comme un seul bloc. Il progresse par endroits, recule à d’autres, stagne ailleurs, et souvent fait les trois choses à la fois selon qu’on regarde l’électricité, la justice, la mortalité infantile ou la liberté de la presse. Le vrai travail de réflexion commence quand on accepte de désagréger la question.

C’est exactement la mise en garde que formule Mo Ibrahim lui-même, lui qui dirige depuis 2007 l’indice de gouvernance qui porte son nom. Présentant l’édition 2024 de son rapport, il a insisté sur le fait que réduire l’Afrique à une moyenne unique masque des trajectoires radicalement différentes : certains pays connaissent une amélioration continue depuis dix ans, d’autres une dégradation préoccupante, et l’agrégat continental ne dit presque rien d’utile sur ce qui se joue réellement dans la vie quotidienne des citoyens. C’est le point de départ de cet article : essayer de tenir ensemble deux mouvements en apparence contradictoires des progrès humains et économiques réels, et une érosion politique et sécuritaire qui s’aggrave sans céder à la tentation de choisir un seul récit, optimiste ou pessimiste, qui serait plus confortable intellectuellement mais faux empiriquement.

Ce qu’on mesure quand on mesure « les services de base »

Commençons par ce qui se voit, se compte, et change concrètement une journée de vie : l’électricité, l’eau, la santé, l’école. Sur l’électricité, les chiffres racontent une histoire de tortue qui court après un lièvre démographique. Entre 2000 et 2019, le taux d’accès à l’électricité en Afrique subsaharienne est passé d’environ 26 % à 47 % de la population, un doublement qui, sur le papier, ressemble à une vraie réussite. Mais le rapport mondial de suivi de l’objectif de développement durable sur l’énergie, publié en juin 2026, apporte une nuance qui change tout le sens de l’histoire : la part de l’Afrique subsaharienne dans le déficit mondial d’accès à l’électricité est passée de 49 % à 86 % en quinze ans, non pas parce que la région recule, mais parce que le reste du monde a progressé beaucoup plus vite qu’elle. Le nombre absolu de personnes privées d’électricité dans la région n’a quasiment pas bougé, passant de 565 à 563 millions, parce que les nouveaux raccordements environ 42 millions par an entre 2022 et 2024 ont à peine dépassé la croissance démographique, elle-même proche de 38 millions de personnes par an. Et c’est en zone rurale que le déficit s’est même aggravé : 376 millions de ruraux sans électricité en 2010, 447 millions en 2024.

C’est une leçon méthodologique importante, qu’on retrouve dans d’autres travaux de la Banque mondiale : il ne suffit pas de compter les taux d’accès en pourcentage, il faut regarder si l’électricité disponible est fiable, abordable et utile économiquement. Un rapport de l’institution le formule bien : élargir l’accès n’a pas entraîné la transformation économique attendue, en partie parce que la consommation moyenne par habitant reste dérisoire l’équivalent d’une ampoule de 50 watts allumée toute l’année et parce que beaucoup de ménages n’ont simplement pas les moyens de payer un raccordement ou une consommation utile, sans même parler d’appareils productifs. Moins d’un tiers des entreprises dans 25 pays africains sur 29 étudiés bénéficient d’un accès fiable à l’électricité. Autrement dit : le bon indicateur n’est pas « qui a une prise électrique chez soi », mais « qui peut compter sur elle pour faire tourner un commerce, un cabinet médical, une école ».

La géographie de ce déficit est elle-même inégale : l’Afrique de l’Ouest comptait encore environ 181 millions de personnes sans électricité en 2024, et le déficit de l’Afrique centrale s’est aggravé de 34 millions sur la période récente, tandis que l’Afrique du Nord est proche de l’électrification universelle. Le taux d’électrification subsaharien moyen tourne autour de 53 %, avec un écart vertigineux entre le Gabon (94 %) et le Soudan du Sud (5 %). C’est un rappel salutaire : parler d’ « Afrique » sur ce sujet a à peu près autant de sens que de parler de « l’Europe » en mettant dans le même sac la Norvège et la Moldavie.

Sur la santé, le tableau est structurellement semblable : progrès réels, mais qui ralentissent et restent en deçà des cibles. Entre 2000 et 2023, la mortinatalité a baissé de 30 % et la mortalité néonatale de 33 % dans la région africaine de l’OMS de vraies victoires sur deux décennies mais l’Afrique subsaharienne concentre encore 47 % des mortinaissances et 46 % des décès de nouveau-nés dans le monde. La proportion d’accouchements assistés par du personnel qualifié est passée de 28 % en 2010 à plus de 80 % dans plus de 60 % des pays de la région aujourd’hui, une amélioration considérable de la couverture des soins obstétricaux. Mais la région ne compte que 1,55 professionnel de santé (médecins, infirmiers, sages-femmes) pour 1 000 habitants, loin du seuil de 4,45 jugé nécessaire pour une couverture sanitaire universelle. Le paradoxe le plus intéressant, relevé par l’OMS elle-même, est que l’Afrique a connu certains des rythmes de réduction de la mortalité les plus rapides au monde, mais que cette dynamique semble aujourd’hui s’essouffler freinée par la pandémie de Covid-19, la résurgence d’épidémies évitables par la vaccination, et surtout par un sous-investissement chronique dans les systèmes de santé.

Ce ralentissement, cependant, n’est pas non plus une fatalité continentale uniforme. À Madagascar, la mortalité maternelle est passée de 426 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2018 à 298 en 2025 une baisse notable après près de deux décennies de stagnation, que les autorités sanitaires attribuent à des actions ciblées sur la santé reproductive. C’est un exemple utile : il montre qu’une politique publique bien conçue peut débloquer une situation qui semblait figée, même dans un pays pauvre la question n’est donc pas seulement « combien de moyens », mais aussi « quelle qualité de pilotage ».

Le paradoxe démocratique : une demande solide, une offre qui déçoit

Le réseau Afrobarometer, qui interroge depuis 1999 des dizaines de milliers de citoyens dans une quarantaine de pays africains, livre sur ce point un diagnostic sans ambiguïté. Dans son rapport phare de 2024, il montre que 66 % des Africains interrogés continuent de préférer la démocratie à toute autre forme de gouvernement, et que le rejet des alternatives autoritaires est massif : 80 % rejettent l’homme fort, 78 % le parti unique, 66 % le pouvoir militaire. Sur cet attachement démocratique déclaré, l’Afrique dépasse même l’Asie, le Moyen-Orient et l’Amérique latine. Mais le même rapport pose un diagnostic qui mérite d’être cité presque intégralement pour sa clarté : le vrai problème du continent, selon Afrobarometer, ne se situe pas dans une défaillance de la demande citoyenne de démocratie, mais dans une défaillance de l’offre, c’est-à-dire dans l’incapacité des dirigeants africains à livrer ce que les citoyens réclament.

C’est cette phrase demande solide, offre défaillante qui devrait organiser toute réflexion sérieuse sur la politique africaine contemporaine. Elle évite deux pièges symétriques : le paternalisme qui prétendrait que « les Africains ne sont pas encore prêts pour la démocratie » (les enquêtes disent l’exact contraire), et l’angélisme qui prétendrait que tout va bien tant que les urnes fonctionnent (les données de gouvernance disent l’exact contraire aussi).

Sur le plan des institutions, l’indice Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG), qui agrège 322 variables dans 54 pays depuis 2007, confirme la même tension. Sur la décennie 2014-2023, le score moyen de gouvernance globale n’a progressé que d’un point, passant à 49,3 sur 100, et cette quasi-stagnation s’est transformée en arrêt complet depuis 2022, sous l’effet de la montée de l’insécurité et du recul de l’espace démocratique. Plus de six Africains sur dix vivent aujourd’hui dans un pays où certaines normes clés de gouvernance démocratique se sont détériorées sur la décennie, et l’affaiblissement de l’État de droit est corrélé, selon les données Afrobarometer, à un recul de la confiance populaire dans la démocratie elle-même un cercle qui s’auto-entretient dangereusement.

Mais et c’est là que la nuance devient indispensable cette moyenne cache une divergence spectaculaire. Treize pays, parmi lesquels l’Égypte, le Maroc, la Côte d’Ivoire, le Togo ou les Seychelles, ont amélioré leur gouvernance sur la décennie, certains en accélérant depuis 2019. Les Seychelles ont même gagné dix points et pris la tête du classement continental en 2023. À l’inverse, onze pays dont le Botswana, l’Eswatini, le Mozambique, le Nigeria, le Sénégal, le Soudan, la Tunisie ou l’Ouganda ont connu une détérioration qui s’aggrave dans la seconde partie de la décennie. Le cas du Botswana ou de la Tunisie est particulièrement instructif : deux démocraties longtemps citées en exemple, et qui reculent aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard régional, c’est un signal que la fragilité démocratique peut frapper des cas jusque-là considérés comme solides, souvent via la dégradation de l’État de droit et de la confiance dans les institutions plutôt que via un coup d’État brutal.

L’année électorale 2024 illustre bien cette coexistence de deux tendances. Sur dix-sept élections prévues, treize ont eu lieu, avec des alternances démocratiques notables au Botswana, au Ghana, à Maurice et au Sénégal des transferts pacifiques du pouvoir qui montrent que l’alternance électorale reste un mécanisme vivant sur le continent. Mais dans la plupart de ces mêmes pays, la gouvernance s’est détériorée entre 2014 et 2023, en particulier sur la participation, les droits et l’inclusion, avec un recul de la participation politique dans quatorze pays sur dix-sept. On peut donc voter, alterner, et voir dans le même temps l’espace civique se rétrécir : la mécanique électorale et la vitalité démocratique ne sont pas la même chose.

Regarder par région

En Afrique de l’Ouest, la période récente illustre un contraste frontal entre deux trajectoires. D’un côté, le Ghana et le Sénégal ont chacun connu des alternances pacifiques en 2024, confirmant une tradition d’alternance électorale relativement robuste en Afrique de l’Ouest côtière. De l’autre, la bande sahélienne Mali, Burkina Faso, Niger, et dans une moindre mesure la Guinée a connu depuis 2020 une vague de coups d’État qui a rebattu les cartes institutionnelles de toute la sous-région, avec des juntes qui ont suspendu les constitutions, prolongé les transitions et rompu avec certains partenaires occidentaux au profit d’autres alliances. Le rapport Ibrahim range d’ailleurs le Burkina Faso, la Guinée ou le Mali parmi les pays en déclin le plus marqué de la décennie, tirés vers le bas par la dégradation de la sécurité et de l’État de droit. Le Nigeria, géant démographique de la région, se trouve lui aussi parmi les onze pays en détérioration continue, malgré des institutions électorales globalement fonctionnelles preuve qu’une bonne mécanique électorale ne suffit pas à garantir une gouvernance de qualité quand l’insécurité (Boko Haram, banditisme rural) et la gestion économique se dégradent en parallèle.

En Afrique de l’Est, le débat intellectuel le plus vif porte sur ce qu’on pourrait appeler le pari de « l’efficacité autoritaire ». Le Rwanda et l’Éthiopie ont longtemps été présentés notamment par une partie de la littérature en science politique et par certaines institutions de développement comme des modèles d’ « État développeur » capables de livrer des résultats sociaux et économiques impressionnants (santé, éducation, électrification, croissance) tout en restant des régimes très fermés sur le plan des libertés politiques. Le Rwanda reste un cas régulièrement cité pour ses performances en gouvernance des services publics, mais figure aussi, dans les données de perception citoyenne, parmi les pays où l’espace de participation politique reste très restreint. L’Éthiopie, de son côté, a vu son récit de succès économique sérieusement ébranlé par la guerre du Tigré (2020-2022) et les tensions persistantes dans plusieurs régions, un rappel brutal que la stabilité imposée par la force n’est pas la même chose que la stabilité institutionnelle. Le Kenya, à l’inverse, conserve un espace démocratique et médiatique nettement plus ouvert, avec une société civile combative on l’a vu en 2024 avec les mobilisations de jeunes contre le projet de loi de finances mais peine à livrer des services publics à la hauteur des attentes, notamment sur l’emploi des jeunes et le coût de la vie. C’est typiquement une zone où « plus de démocratie » et « plus d’efficacité perçue des services » ne coïncident pas automatiquement, ce qui nourrit chez certains citoyens une tentation de préférer la fermeté à la liberté tentation que les enquêtes Afrobarometer montrent toutefois minoritaire à l’échelle continentale.

En Afrique centrale, c’est la zone où la question des « services de base » se heurte le plus frontalement à celle de la sécurité et de l’effondrement partiel de l’État sur certains territoires. La République démocratique du Congo, avec son immensité territoriale et la persistance de conflits armés à l’Est (M23, groupes armés), concentre une part disproportionnée du déficit régional en électricité et en accès à des services essentiels, et le rapport Ibrahim la cite explicitement parmi les cas de détérioration préoccupante. Le déficit d’accès à l’électricité en Afrique centrale s’est même aggravé de 34 millions de personnes sur la période récente. C’est la région où le débat « démocratie versus efficacité » devient presque théorique, tant la question préalable la capacité même de l’État à exercer une autorité continue sur son territoire reste posée.

En Afrique australe, le récit est celui d’une génération de démocraties bien installées qui commencent à montrer des signes de fatigue de gouvernance. Le Botswana, longtemps cité comme la vitrine démocratique du continent, a connu en 2024 une alternance historique après près de six décennies de domination d’un même parti un signe de vitalité démocratique mais figure paradoxalement parmi les pays où la gouvernance s’est le plus détériorée sur la décennie précédente selon l’indice Ibrahim. L’Afrique du Sud illustre bien la tension entre demande et offre : la satisfaction à l’égard de la démocratie y reste faible mais s’est améliorée après l’élection de 2024, portée par l’espoir suscité par le nouveau gouvernement de coalition, alors même que le pays traverse depuis des années des délestages électriques sévères, une croissance atone et un chômage persistant. Maurice, elle, a connu sa propre alternance en 2024 et reste l’un des pays les mieux notés du continent en gouvernance.

En Afrique du Nord, la trajectoire est presque inversée par rapport au reste du continent sur le critère de l’infrastructure quasi-électrification universelle, systèmes de santé plus denses mais avec ses propres reculs politiques marqués, la Tunisie étant devenue, après avoir été le symbole le plus abouti d’une transition démocratique post-2011, l’un des pays où la gouvernance s’est le plus détériorée de tout le continent sur la décennie récente, notamment sur la responsabilité et la transparence. Le Maroc, à l’inverse, est cité comme le seul pays du top 10 continental à avoir accéléré ses progrès sur la période.

Ce que cette géographie contrastée nous apprend

Le premier, c’est que les progrès matériels (électricité, santé, mobilité numérique) sont réels mais rongés par la démographie et l’irrégularité de la qualité du service. On peut multiplier par deux le taux d’accès à l’électricité et voir malgré tout le nombre absolu de personnes non raccordées stagner, simplement parce que la population croît presque aussi vite que les raccordements. C’est un piège statistique qu’il faut nommer explicitement, sous peine de confondre proportion et réalité vécue.

Le deuxième, c’est que la démocratie électorale le simple fait de voter et parfois d’alterner n’est ni suffisante ni négligeable. Elle n’est pas suffisante parce que des pays comme le Nigeria, le Sénégal ou le Botswana ont pu voir leur gouvernance globale se détériorer malgré des élections qui se tiennent. Elle n’est pas négligeable parce que, dans les mêmes enquêtes, les citoyens africains continuent massivement de préférer ce système à toute alternative, et que les alternances de 2024 (Ghana, Sénégal, Botswana, Maurice) ont eu lieu précisément parce que les électeurs ont sanctionné des gouvernants jugés inefficaces la démocratie électorale, en somme, reste le principal mécanisme par lequel les citoyens africains cherchent à obtenir de meilleurs services, même quand ce mécanisme fonctionne imparfaitement.

Le troisième enseignement, c’est qu’il n’existe pas de corrélation mécanique entre ouverture démocratique et qualité des services publics. On trouve des régimes fermés qui livrent des résultats sociaux enviés (au moins jusqu’à ce qu’un choc, comme une guerre civile, révèle la fragilité du modèle), et des démocraties ouvertes qui peinent à livrer l’essentiel à leurs citoyens. Ce que montrent en creux les données de gouvernance, c’est que la variable qui compte le plus n’est probablement ni le régime politique en tant que tel, ni le niveau de richesse, mais la qualité et la continuité de l’État de droit cette capacité d’un pays à faire respecter des règles stables, prévisibles, non arbitraires, indépendamment de qui est au pouvoir. C’est précisément la variable qui s’est le plus détériorée sur le continent depuis dix ans, davantage encore que la démocratie électorale elle-même, et c’est peut-être là qu’il faut chercher l’explication commune à des situations en apparence très différentes du recul tunisien à la stagnation nigériane, en passant par la fracture sahélienne.

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