Un Nouveau Cadre pour Comprendre la Pauvreté
La compréhension contemporaine de la pauvreté évolue vers une vision plus dynamique centrée sur la résilience au développement, entendue comme la capacité des ménages à maintenir un niveau de vie minimal malgré la survenue de chocs économiques, climatiques ou sociaux. Plutôt que de réduire la pauvreté à un état binaire être pauvre ou ne pas l’être cette approche met en avant les trajectoires de bien-être et la possibilité de basculements durables dans la précarité, souvent décrits comme des « pièges à pauvreté » . Les données empiriques confirment l’importance de cette perspective : en Afrique subsaharienne, à peine un tiers des ménages peuvent être considérés comme résilients, contre seulement 18 % au Niger (Banque mondiale, 2017). À l’échelle mondiale, environ 710 millions de personnes vivaient encore avec moins de 1,90 $/jour en 2021, malgré la réduction massive de l’extrême pauvreté depuis les années 1990 où elle concernait 43 % de la population mondiale (Banque mondiale, 2022). Ces chiffres soulignent que la lutte contre la pauvreté ne peut se limiter à améliorer les niveaux de revenus moyens ; elle exige une approche intégrant la gestion des risques, l’anticipation des chocs et le renforcement des capacités d’adaptation, conformément aux travaux fondateurs sur la résilience qui ont marqué un tournant dans l’économie du développement.
Mesurer la résilience : une approche innovante
La résilience au développement est difficile à quantifier, car elle ne peut pas se réduire à un revenu ou à un indicateur instantané. Jennifer Denno Cissé et Christopher B. Barrett proposent une méthode innovante : estimer la probabilité qu’un ménage atteigne ou maintienne un niveau de vie minimum au fil du temps, en intégrant la variabilité des trajectoires et les réponses différenciées face aux chocs. Cette approche probabiliste met l’accent sur la dynamique du bien-être, plutôt que sur une photographie statique de la pauvreté.
Appliquée à des données de panel sur les communautés pastorales du nord du Kenya, cette méthode met en évidence une réalité : certains ménages parviennent à maintenir un niveau de vie acceptable malgré les sécheresses ou les pertes de bétail, tandis que d’autres restent structurellement vulnérables. Ces résultats ouvrent la voie à des politiques publiques plus ciblées, capables de différencier les besoins selon les profils de risque. Un exemple marquant est celui des ménages nomades qui choisissent de conserver des troupeaux supérieurs à l’optimum économique de court terme : une stratégie coûteuse, mais rationnelle, puisqu’elle augmente la probabilité de résister à un futur choc climatique.
Cette approche n’est pas isolée. D’autres institutions ont développé des outils complémentaires :
Enfin, la littérature en économie du développement s’intéresse de plus en plus aux réseaux sociaux et mécanismes informels de solidarité (tontines, associations de partage du risque, iddir en Afrique de l’Est), qui jouent un rôle central dans la construction de la résilience collective.
La FAO et ses partenaires utilisent le Resilience Index Measurement and Analysis (RIMA), un cadre multidimensionnel combinant sécurité alimentaire, accès aux services, diversification des revenus et capacités adaptatives.
Le PNUD et l’OCDE ont recours à des approches intégrées de mesure de la résilience, centrées sur les capacités institutionnelles et systémiques, afin d’évaluer la robustesse des économies locales face aux crises prolongées.
Certaines ONG privilégient des indicateurs participatifs, en intégrant la perception des ménages et des communautés sur leur propre capacité à absorber et surmonter les chocs.
L’Assurance Indicielle : un outil face aux aléas
Cette nouvelle lecture de la pauvreté éclaire l’intérêt de l’assurance indicielle. Contrairement aux assurances classiques, elle ne repose pas sur la déclaration de pertes individuelles (souvent difficiles à vérifier), mais sur des indices objectifs comme les précipitations ou l’indice de végétation. Lorsqu’un seuil est franchi, un paiement est automatiquement déclenché.
Des initiatives comme IBLI (Index-Based Livestock Insurance) au Kenya et en Éthiopie, ou le programme R4 Rural Resilience en Éthiopie et au Sénégal, montrent que cet outil peut renforcer la sécurité économique des agriculteurs et pasteurs.
Cependant, un défi majeur demeure : le risque de base, c’est-à-dire l’écart entre les pertes réelles et celles couvertes par l’indice. Pour y remédier, les projets associent de plus en plus les communautés rurales dans la conception des produits, et combinent l’assurance avec d’autres interventions de développement.
Un résultat marquant : en Éthiopie, l’introduction de l’assurance indicielle a renforcé, et non remplacé, les réseaux informels de solidarité (comme les iddir). L’assurance formelle et le partage communautaire des risques peuvent donc se compléter, créant une protection plus robuste.
Microentreprises et effet « flypaper »
La résilience ne concerne pas uniquement l’agriculture. Des expériences menées au Ghana montrent que la forme du capital octroyé aux microentreprises influe fortement sur leur performance.
Dans une étude expérimentale, Fafchamps, McKenzie, Quinn et Woodruff constatent que les subventions en nature (matériel, équipement) augmentent significativement les profits des entreprises dirigées par des femmes, tandis que les transferts en espèces n’ont aucun effet durable. Ce phénomène, appelé « effet flypaper », suggère que le capital investi directement dans l’entreprise « reste collé » à son usage productif, alors que l’argent liquide est souvent détourné vers d’autres usages (consommation, obligations sociales). Cela révèle un mécanisme d’auto-engagement, aidant les entrepreneurs à résister aux pressions internes ou externes qui limiteraient leurs investissements.
D’autres outils pour un développement éclairé
Au-delà de ces exemples, d’autres avancées méthodologiques renforcent l’efficacité des politiques publiques :
- Les frontières dynamiques d’efficience des marchés permettent de mieux comprendre la transmission des prix agricoles et les limites de l’intégration des marchés.
- Les modèles de simulation à l’échelle du paysage, comme ALMaSS, aident à concevoir des programmes agro-environnementaux prenant en compte les interactions entre pratiques agricoles, biodiversité et résilience écologique.
Ces innovations qu’il s’agisse de la mesure de la résilience, de l’assurance indicielle ou de la conception des aides aux microentreprises illustrent une même logique : appliquer la rigueur économique pour concevoir des interventions plus précises et plus justes. La science économique, en combinant théorie, données de terrain et technologies numériques, devient un outil incontournable pour réduire durablement la pauvreté. Elle ne se limite plus à observer qui est pauvre, mais s’attache à comprendre comment et pourquoi certains échappent à la pauvreté tandis que d’autres y restent piégés.
Testez vos connaissances
La pauvreté n’est pas un état figé : elle est marquée par des chocs économiques, climatiques ou sociaux qui peuvent précipiter des ménages dans la précarité. Le concept de résilience au développement aide à comprendre pourquoi certains parviennent à s’en sortir durablement tandis que d’autres restent vulnérables.

