« Les Africains » : quand une phrase commence par un mensonge.

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Quatre démonstrations contre l’universalité d’un généralisant

Il y a une phrase qui revient dans les conversations, dans les articles de presse, sur les plateaux de télévision, dans les discours politiques, dans les réunions d’ONG et dans les dîners en ville. Une phrase qui commence presque toujours de la même manière : « Les Africains… ». Et ce qui suit peut varier à l’infini. « Les Africains ne savent pas gérer leurs ressources. » « Les Africains ont un autre rapport au temps. » « Pour les Africains, la famille passe avant tout. » « Les Africains sont naturellement… » À chaque fois, on attend la suite avec l’attention polie de celui qui est prêt à recevoir un savoir. Et à chaque fois, ce qui vient après est une généralité. Parfois bienveillante, parfois méprisante, parfois teintée d’une fausse nostalgie pour un continent « authentique ». Mais toujours, sans exception, fausse. Pas moralement discutable. Pas contestable selon les sensibilités. Fausse au sens factuel, au sens de ce qu’on peut vérifier.

Cette réflexion est une démonstration. Une démonstration, en quatre temps, que la phrase « Les Africains… » est une phrase qui ne peut pas tenir debout, quelle que soit la direction dans laquelle on la pousse. Parce qu’elle repose sur une erreur de départ qui contamine tout ce qui vient après. Elle prétend parler d’un tout, alors que ce tout n’existe pas sous la forme qu’elle suppose. On va passer par la géographie, par l’économie, par l’histoire et par le langage. Quatre prismes. Quatre façons d’arriver à la même conclusion : le généralisant est un falsificateur. Et le falsificateur, ici, n’est pas toujours de mauvaise foi. Il est souvent simplement pressé. Intellectuellement pressé. Trop occupé pour s’arrêter à la complexité. Et c’est précisément là que commence le problème.

Première démonstration : l’illusion de l’homogénéité

Commençons par le plus visible et, paradoxalement, le plus ignoré : la géographie.

Source : Big Bang Science

L’Afrique fait 30,37 millions de kilomètres carrés. Ce chiffre ne dit rien à personne tel quel, alors mettons-le en perspective. À l’intérieur du continent africain, vous pouvez faire tenir la totalité des États-Unis, la totalité de la Chine, la totalité de l’Inde, et la totalité de l’Europe occidentale. Et il vous reste encore de la place. L’Afrique est trois fois plus grande que l’Europe. Et pourtant, dans le langage courant, on en parle comme on parlerait d’un pays. Comme on dirait « en France » ou « au Japon ». On dit « en Afrique » avec la même facilité, la même certitude, la même absence de nuance. C’est une aberration cartographique que nous avons normalisée au point de ne plus la voir. Et cette normalisation a une histoire.

Le mensonge de la carte

La projection de Mercator, adoptée en 1569 pour faciliter la navigation maritime, déforme les proportions de la Terre de manière à réduire visuellement les pays proches de l’équateur et à agrandir ceux proches des pôles. Résultat : sur la plupart des cartes que vous avez vues dans vos salles de classe, le Groenland semble aussi grand que l’Afrique. Le Groenland fait 2,1 millions de km². L’Afrique en fait 30,3 millions. Le Groenland est quatorze fois plus petit. Quatorze fois.

Cet écrasement visuel n’est pas anodin. Il conditionne notre perception de l’importance relative des espaces, donc des peuples qui y vivent, donc des histoires qui s’y déroulent. Un continent qui semble petit sur une carte devient facilement un continent « secondaire » dans l’ordre mental de celui qui regarde. La cartographie est une politique. Elle l’a toujours été. Je vous invite à suivre cette analyse du journaliste Alain FOKA.

Le Sahel n’est pas le Congo. Le Congo n’est pas l’Afrique australe.

Prenez le Sahel. Cette bande qui traverse le continent d’ouest en est, du Sénégal au Soudan, en passant par le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad. Des sociétés dont les structures de pensée ont été profondément façonnées par le soufisme, les confréries, les réseaux de transmission du savoir islamique, les routes transsahariennes qui reliaient Tombouctou aux grandes bibliothèques de Fès et du Caire depuis le neuvième siècle. Des sociétés où l’oralité n’est pas une absence d’écriture, mais un système élaboré de transmission et de mémoire collective.

Maintenant prenez les plateaux de l’Afrique australe. Le Zimbabwe, la Zambie, le Mozambique, l’Afrique du Sud. Des économies qui ont été dévastées et transformées par le colonialisme britannique, l’apartheid, les guerres de libération, le déplacement forcé de populations entières. Des sociétés urbaines denses, avec des classes moyennes anciennes, des traditions syndicales puissantes, des industries minières dont l’histoire est intimement liée au capitalisme mondial depuis le dix-neuvième siècle.

Maintenant prenez Lagos. Vingt-deux millions de personnes dans une agglomération qui génère à elle seule près de 90 milliards de dollars de PIB par an, plus que certains pays africains entiers. Une ville où se côtoient une industrie musicale qui rayonne sur la planète, une industrie cinématographique qui produit plus de films par an que Hollywood, un secteur technologique parmi les plus dynamiques du continent. Lagos est simultanément New York et Calcutta. C’est une contradiction vivante et productive.

Qu’est-ce que le paysan soufiste du delta intérieur du Niger a en commun avec le syndicaliste de Johannesburg ou l’entrepreneur tech de Lagos ? Qu’est-ce qui justifie qu’on les range dans la même phrase, qu’on les soumette au même généralisant, qu’on leur attribue le même « caractère africain » ? La réponse est simple : rien. Rien d’autre que la géographie transformée en prison.

Le déterminisme climatique, dernier refuge du paresseux

Quand le généralisant est acculé, il sort parfois un argument de secours : « Mais c’est le climat ! La chaleur, les maladies tropicales, la géographie physique… » C’est ce qu’on appelle le géodéterminisme, et c’est l’un des sophismes les plus résistants de la pensée coloniale recyclée. L’idée, dans sa version savante, c’est que les conditions climatiques et géographiques expliqueraient les prétendus « retards » de développement. Cette thèse a été défendue par des économistes sérieux et a irrigué des décennies de politique de développement. Elle a aussi été démontée méthodiquement, et pour plusieurs raisons solides.

Premièrement, parce que l’Afrique n’a pas un seul climat. Elle a des déserts (le Sahara, le Namib, le Kalahari), des zones tropicales humides, des savanes, des forêts denses, des zones tempérées comme le Cap sud-africain, des zones semi-arides, des zones d’altitude. Parler du « climat africain », c’est aussi absurde que de parler du « climat asiatique » en regroupant Singapour et la Sibérie.

Deuxièmement, parce que des zones aux conditions climatiques similaires ont des trajectoires de développement radicalement différentes selon les politiques mises en œuvre, les structures institutionnelles héritées, et surtout les décisions extérieures qui les ont affectées. Le Honduras et Singapour ont des conditions tropicales comparables. Ils n’ont pas le même PIB par habitant. La différence ne s’explique pas par la température.

Troisièmement, et c’est peut-être le plus important : le géodéterminisme inverse systématiquement la causalité. Ce n’est pas le climat qui a généré la pauvreté africaine. Ce sont des siècles d’extraction, de déportation, de destruction des structures institutionnelles locales, puis des décennies de conditionnalaires économiques imposées de l’extérieur, qui ont généré les fragilités actuelles. La géographie n’explique rien. Elle sert d’alibi.

Deuxième démonstration : le biais du miroir

Le deuxième généralisant est économique. Et il est peut-être le plus pernicieux, parce qu’il se présente avec les habits de la science. Des chiffres. Des graphiques. Des indices. Des classements. L’apparence de la rigueur.

Le discours économique dominant sur l’Afrique est un discours du manque. L’Afrique manque de capital. L’Afrique manque d’institutions. L’Afrique manque de formalisation. L’Afrique manque d’infrastructure. L’Afrique manque de gouvernance. Chaque rapport, chaque étude, chaque conférence internationale commence par la liste de ce qui n’est pas là. Et cette liste de manques structure une vision : l’Afrique est un continent en déficit. Un continent en retard. Un continent qui court après un train qu’il n’a pas pris. Cette vision est une erreur de cadre et je m’en vais vous dire pourquoi.

Ce que personne ne voit dans l’économie informelle

Dans la plupart des pays africains, entre 70 et 90 % de l’activité économique se déroule dans ce que les économistes appellent « le secteur informel ». Marchands ambulants, artisans, petits transformateurs de produits agricoles, réseaux de distribution parallèles, systèmes de crédit entre particuliers, économies du débrouillage. Quand l’économiste standard regarde ça, il voit un problème. Un signe de sous-développement. Un indicateur de la faiblesse des institutions étatiques. Il voit une anomalie qu’il faut corriger, formaliser, enregistrer, taxer. Ce que l’économiste standard ne voit pas, parce que ses outils ne sont pas calibrés pour le voir, c’est que ce secteur dit informel est en réalité un système institutionnel d’une sophistication remarquable. C’est un ensemble de réseaux, de normes, de mécanismes de confiance et de modes de régulation sociale construits sur des générations pour répondre à des besoins réels, dans des contextes où l’État était absent, prédateur, ou les deux.

Prenons le système des tontines. Dans sa forme la plus élémentaire, une tontine, c’est un groupe de personnes qui se réunissent régulièrement, versent chacune une cotisation, et remettent la totalité de la cagnotte à l’un des membres, en rotation. Chaque membre reçoit la totalité une fois avant que le cycle ne recommence. C’est, en substance, un système d’épargne forcée et de crédit sans intérêt, sans banque, sans garantie formelle, sans contrat écrit. Et ça fonctionne. Partout au Sud du Sahara. Dans les diasporas à Paris, à Londres, à New York. Dans les communautés afro-caribéennes qui ont transporté la pratique à travers l’Atlantique. Ça fonctionne parce que le mécanisme de confiance qui le sous-tend n’est pas contractuel. Il est social. La sanction du défaillant n’est pas judiciaire. Elle est communautaire. Ce qui est infiniment plus efficace dans des contextes où le système judiciaire est lent, coûteux ou inaccessible.

Un système de crédit qui n’a pas besoin de banque pour fonctionner, qui ne génère pas d’intérêt, qui repose sur une confiance mutuellement construite et socialement garantie : est-ce un système « sous-développé » ? Ou est-ce un système qui a résolu le problème de l’accès au crédit d’une manière différente, mais parfaitement fonctionnelle, que les institutions formelles ont mis des siècles à approcher avec des produits comme le microcrédit, qui eux génèrent des intérêts, souvent abusifs, et qui ont parfois produit des catastrophes sociales ?

Je ne dis pas que les tontines sont la solution à tout. Je dis que quand on les lit comme « un manque de banques », on rate l’essentiel. On rate le fait qu’il s’agit d’une solution, pas d’une absence.

Le sous-développement est une aberration temporelle

Allons plus loin sur le concept même de « sous-développement ». Parce que ce mot, qui semble purement descriptif, est en réalité une machine à falsifier. Il implique une trajectoire linéaire. Un chemin unique. Une direction unique. Et une hiérarchie temporelle : certains pays sont en avance, d’autres sont en retard. Les premiers ont fait quelque chose de juste. Les seconds n’ont pas encore fait ce qu’il faut faire. La solution serait donc d’imiter les premiers en tenant compte de ses dotations. De « rattraper » leur modèle.

Ce schéma est faux à plusieurs niveaux. Il est faux parce qu’il suppose que le développement des uns est indépendant du sous-développement des autres. Or ce n’est pas le cas. La richesse accumulée par les économies européennes aux dix-huitième et dix-neuvième siècles est en partie directement construite sur le travail forcé de millions d’Africains déportés. La traite transatlantique a privé le continent de sa population la plus productive durant plusieurs siècles. Le sous-développement africain et le développement européen ne sont pas deux trajectoires parallèles. Ce sont deux faces du même processus historique.

Il est faux aussi parce qu’il suppose que le modèle des pays dits « développés » est universellement désirable et reproductible. Or ce modèle est un modèle de consommation de ressources qui, s’il était adopté par l’ensemble de la planète, nécessiterait plusieurs planètes supplémentaires. Le mode de vie américain généralisé à huit milliards de personnes est physiquement impossible. Demander aux pays du continent africain de « se développer » en suivant ce modèle, c’est soit les condamner à l’échec, soit proposer une catastrophe écologique globale.

Il est faux enfin parce qu’il néglige de mesurer ce que les économies africaines produisent effectivement mais qui n’entre pas dans les statistiques standard du PIB. Les réseaux de soin communautaire. La gestion collective des ressources naturelles. Les systèmes de transmission du savoir. Les économies de subsistance qui protègent contre les chocs extérieurs. Rien de tout cela n’apparaît dans les tableaux. Donc rien de tout cela n’existe dans la vision économique dominante. Mais tout cela existe dans la réalité.

Le paradoxe de l’aide

Le paradoxe le plus saisissant du discours économique sur l’Afrique, c’est qu’il présente le continent comme un récepteur d’aide alors que les flux financiers réels vont en grande partie dans le sens inverse. L’aide publique au développement vers l’Afrique représente environ 50 milliards de dollars par an. Les flux illicites sortant du continent, eux, sont estimés entre 50 et 80 milliards de dollars par an. Les transferts de bénéfices des multinationales vers leurs pays d’origine représentent des dizaines de milliards supplémentaires. Si on additionne tout cela, l’Afrique est un exportateur net de richesse vers le reste du monde. Pas un récepteur.

Dans ce contexte, qualifier l’aide internationale de générosité est au mieux une simplification. C’est comme briser la jambe de quelqu’un et lui reprocher de boiter, tout en lui proposant une béquille de mauvaise qualité dont il doit payer les intérêts. Mais ce renversement ne peut pas être vu dans un cadre d’analyse qui part du principe que l’Afrique est déficiente. Parce que dans ce cadre, la question n’est jamais « qui extrait ? » mais toujours « que manque-t-il ? ». C’est un cadre conçu pour produire des diagnostics qui exonèrent les acteurs extérieurs et responsabilisent les acteurs intérieurs.

Troisième démonstration : la falsification mémorielle

Le troisième généralisant est historique. Et il est celui qui pose le problème le plus profond, parce qu’il s’attaque à la mémoire. Il ampute. Il simplifie. Et dans cette amputation, il nie aux sociétés africaines quelque chose de fondamental : le droit à leur propre complexité.

L’histoire de l’Afrique, telle qu’elle est encore souvent racontée et évoquée dans les conversations courantes, commence à peu près au quinzième ou seizième siècle, avec l’arrivée des Européens sur les côtes. Ce qui s’est passé avant n’existe pas vraiment dans la conscience collective mondiale. Ou plutôt, ça existe sous forme d’images vagues : « des royaumes », « des tribus », « des empires parfois ». Rien de très précis. Rien de très structuré. Rien qui soit à la hauteur de ce que c’était réellement.

Des empires avant la colonisation

Source : FranceInfo

L’Empire du Mali, au quatorzième siècle, est l’un des États les plus riches et les plus puissants du monde connu. Mansa Musa, qui en est le souverain en 1324, effectue un pèlerinage à La Mecque qui reste dans les annales arabes et égyptiennes comme l’un des événements économiques les plus spectaculaires de l’histoire médiévale. Il distribue tellement d’or sur son passage que le prix de l’or s’effondre dans tout le bassin méditerranéen et ne se relève pas avant une décennie. Un seul homme provoque une crise de liquidité à l’échelle du bassin méditerranéen. Ce n’est pas le roi d’une « tribu ». C’est le dirigeant d’un empire continental.

Tombouctou, à la même époque, est une ville universitaire. La Sankore, qui en est l’une des principales institutions, attire des étudiants et des savants de tout le monde islamique. On y enseigne la théologie, le droit, la médecine, les mathématiques, l’astronomie. Les bibliothèques privées de Tombouctou contenaient, on l’estime aujourd’hui, entre 300 000 et 700 000 manuscrits. Des textes de philosophie, de poésie, de sciences, de droit. Certains sont encore en cours d’étude et de traduction. Ils attestent d’une vie intellectuelle que le discours colonial a méthodiquement effacée.

Le Royaume du Kongo, au moment où les Portugais arrivent au quinzième siècle, est un État centralisé avec une administration, un système fiscal, une diplomatie et une noblesse titrée. Les rois du Kongo entretiennent des relations diplomatiques d’égal à égal avec le roi du Portugal. Des ambassadeurs kongolais se rendent à Lisbonne. Des nobles kongolais font leurs études en Europe. Le roi Afonso Iᵉʳ écrit des lettres au roi du Portugal, en latin, pour protester contre la traite d’esclaves qui dévaste son pays. Ces lettres existent. Elles sont dans les archives portugaises. Elles attestent d’un souverain instruit, politique, conscient des enjeux internationaux de son époque.

Les cités-États swahili de la côte orientale africaine, comme Kilwa, Mombasa, Malindi, sont des métropoles commerciales qui participent aux réseaux d’échanges de l’océan Indien depuis le huitième ou neuvième siècle. Elles commercent avec l’Arabie, la Perse, l’Inde, la Chine. Des céramiques chinoises et des monnaies indiennes ont été trouvées dans les fouilles archéologiques de la côte swahili. Ce n’est pas un « isolement africain ». C’est une intégration dans les réseaux commerciaux mondiaux, plusieurs siècles avant que Vasco de Gama ne prétende « découvrir » la route des Indes.

La conférence de Berlin : une fracture ontologique

En 1884 et 1885, des représentants de quatorze États européens et des États-Unis se réunissent à Berlin pour se partager un continent qu’ils ne contrôlent pas encore entièrement. Ils tracent des lignes sur une carte. Ces lignes deviennent des frontières. Ces frontières découpent les peuples, coupent les routes commerciales anciennes, séparent les groupes linguistiques et les unités politiques préexistantes, et créent des entités administratives artificielles qui n’ont aucun sens en termes d’histoire, de géographie humaine ou de logique sociale.

Quatorze nations européennes et américaines, qui n’ont aucun titre sur ces territoires, se partagent un continent de 30 millions de kilomètres carrés. Aucun Africain n’est invité à la conférence. Aucun représentant. Aucun observateur. Aucun témoignage. Un continent est redistribué entre des puissances qui n’y vivent pas, et les peuples de ce continent n’ont pas voix au chapitre.

Les frontières issues de Berlin sont encore en place aujourd’hui. Elles sont la matrice de la plupart des conflits qui ont secoué le continent depuis les indépendances. Le Nigeria, qui regroupe dans ses frontières coloniales des groupes aussi différents que les Haoussa-Peul du Nord, les Yoruba du Sud-Ouest et les Igbo du Sud-Est, n’est pas une nation naturelle. C’est une construction administrative britannique. Le même constat vaut pour une grande partie des États du continent.

Et pourtant, quand des conflits éclatent dans ces espaces, le discours dominant les explique par le « tribalisme africain ». La violence serait dans l’essence africaine. Ce n’est pas une analyse. C’est une falsification. C’est projeter sur les victimes la responsabilité de la violence que le découpage colonial a introduite. C’est expliquer l’incendie par le caractère inflammable de la maison, en omettant de mentionner l’incendiaire.

Le refus de la contemporanéité

Il y a une tendance dans l’observation occidentale des sociétés africaines qui consiste à les placer dans un autre temps. Un temps antérieur. Un temps qui précèderait la modernité. Quand on décrit ces sociétés, on utilise souvent un présent ethnographique qui est en réalité un imparfait : « Les Africains vivent… », « En Afrique, les structures familiales sont… ». Comme si ces sociétés étaient figées dans un temps prémoderne, en attente d’entrer dans l’histoire.

Mais les sociétés africaines sont pleinement contemporaines. Elles sont dans le même présent que tous. Elles négocient, comme toutes les sociétés humaines, avec la mondialisation, avec le changement climatique, avec les nouvelles technologies, avec les transformations de la famille et du genre, avec les questions de souveraineté et d’identité. Elles le font avec leurs héritages propres, leurs contradictions propres, leurs vitesses propres. Exactement comme le font les sociétés européennes, asiatiques et américaines. Il n’y a pas une Afrique « en retard » et un Occident « en avance ». Il y a des sociétés humaines multiples, toutes contemporaines, depuis des positions historiques et des héritages institutionnels différents. C’est beaucoup plus intéressant que la version simplifiée. Et c’est surtout vrai.

Quatrième démonstration : la dépossession du « Je »

Le quatrième et dernier généralisant est peut-être le plus profond, parce qu’il ne porte pas sur des faits géographiques, économiques ou historiques. Il porte sur quelque chose d’encore plus fondamental : le droit à la parole. La question de qui est autorisé à être le sujet d’un discours sur soi-même.

Il existe une abondante production intellectuelle, littéraire et philosophique en Afrique et par des penseurs africains sur l’Afrique, sur l’humanité, sur la politique, sur l’économie, sur la condition contemporaine. Cette production existe. Elle est vaste. Elle est rigoureuse. Elle est diverse. Et dans le discours dominant occidental, elle est soit ignorée, soit lue d’une manière très particulière : comme une réponse. Une réponse aux questions que se posent les Occidentaux. Une réaction au colonialisme. Une protestation contre le racisme. Comme si la pensée africaine n’existait que comme réaction à la pensée occidentale. Comme si elle n’avait pas de questions propres, de problèmes propres, d’élaborations autonomes. Comme si le « Je » africain ne pouvait entrer dans l’espace discursif mondial qu’à condition de porter un boulet : la nécessité permanente de se définir par rapport à ceux qui l’avaient nié.

Le discours du sauvetage

Il y a un appareil discursif qu’on pourrait appeler le « discours du sauvetage ». C’est l’ensemble des représentations et des récits qui organisent la relation entre l’Occident et l’Afrique autour d’une asymétrie fondamentale : d’un côté, l’acteur. De l’autre, le patient. D’un côté, celui qui intervient, qui aide, qui développe, qui sauve. De l’autre, celui qui est aidé, développé, sauvé.

Ce discours est présent dans la communication des ONG, dans les campagnes de levée de fonds, dans le journalisme international sur l’Afrique, dans les discours diplomatiques, dans les programmes d’aide au développement. Il est fait d’images d’enfants aux ventres gonflés, de villages qui « bénéficient » de programmes extérieurs, de « success stories » qui commencent toujours par une intervention venue d’ailleurs. Il efface méthodiquement la subjectivité africaine. Les Africains y sont des corps, des besoins, des bénéficiaires. Pas des agents. Pas des sujets. Et ce discours remplit une fonction très précise : il justifie une relation de pouvoir. Si l’Afrique est fondamentalement déficiente, si les Africains sont fondamentalement en attente de secours, alors les décisions qui les concernent peuvent légitimement être prises ailleurs, par d’autres. Les politiques économiques peuvent être dictées par le FMI. Les programmes de santé peuvent être conçus à Washington ou à Genève. Les investissements peuvent être conditionnés par des critères de « bonne gouvernance » définis par des institutions dans lesquelles les pays africains n’ont pas de poids décisionnaire réel. Tout cela devient logique, voire bienveillant, dans le cadre du discours du sauvetage.

Sauf que ça ne sauve rien. L’histoire de l’aide internationale au développement, sur les soixante dernières années, est largement une histoire d’échec. Pas parce que les gens qui y travaillent sont de mauvaise foi. Mais parce que le cadre est faux. On ne peut pas développer un continent en partant du principe que ses habitants sont fondamentalement incapables de se gouverner eux-mêmes. Les institutions qui durent sont celles qui émergent de processus politiques internes, même imparfaits, même conflictuels. Parce qu’elles sont responsables devant les populations qu’elles gouvernent, pas devant les bailleurs de fonds qui les ont financées.

L’Afrique fausse : un écran sur nos propres angoisses

Et c’est ici qu’on arrive au cœur du sujet. L’Afrique du généralisant n’est pas une description de la réalité africaine. C’est une projection. C’est un écran sur lequel le discours dominant projette ses propres angoisses, ses propres contradictions, ses propres besoins symboliques. L’Afrique comme continent de la nature brute sert à projeter le fantasme de l’ailleurs sauvage, non corrompu par la modernité. L’Afrique comme continent de la pauvreté irrémédiable sert à justifier un système de redistribution internationale qui est en réalité un système de conditionnement et de contrôle. L’Afrique comme continent du chaos sert à justifier des interventions militaires et politiques qui préservent des équilibres de pouvoir utiles à d’autres. L’Afrique comme continent du « tribalisme » sert à externaliser la violence ethnique et nationaliste, comme si l’Europe du vingtième siècle n’avait pas produit les génocides les plus industriels de l’histoire humaine.

Dans toutes ces configurations, l’Afrique n’est pas un sujet. Elle est un miroir. Elle reflète ce que le discours dominant a besoin d’y voir pour fonctionner. Et tant que ce miroir est en place, les Africains réels, dans leur diversité, leur complexité, leur contemporanéité, leurs propres questions et leurs propres projets, ne peuvent pas être entendus. Parce que ce qu’ils disent ne correspond pas au reflet attendu.

La pensée africaine ne se lit pas comme une réponse

Il serait injuste de clore cette partie sans dire clairement la chose suivante : le discours africain lui-même n’est pas monolithique. Il y a des débats, des tensions, des désaccords profonds à l’intérieur de ce qu’on appellerait « la pensée africaine ». Il y a des afro-optimistes qui insistent sur les dynamiques de transformation en cours, sur l’entrepreneuriat, sur la classe moyenne émergente, sur les potentiels de croissance réels. Il y a des penseurs critiques qui refusent d’être emportés par un optimisme qu’ils lisent comme une nouvelle forme de dépolitisation. Il y a des féministes africaines qui remettent en question aussi bien le patriarcat local que le féminisme occidental, en proposant des analyses ancrées dans des histoires et des logiques spécifiques.

Tout cela existe. Tout cela débate. Tout cela produit. Et tout cela est fondamentalement incompatible avec le généralisant. Parce que tout cela est spécifique. Tout cela commence par nommer : quel pays, quelle tradition, quel problème, quelle époque. Le généralisant, lui, commence par effacer tout ça. En réalité, il est l’expression d’un désintérêt. Pas toujours d’une hostilité. Souvent simplement d’une paresse intellectuelle. « Les Africains… », c’est la phrase de quelqu’un qui n’a pas voulu se donner la peine de savoir.

Sortir du « Pour » pour entrer dans le « Avec »

Voilà où nous en sommes après ces quatre démonstrations. Géographie : l’Afrique est un continent d’une diversité physique et humaine telle qu’aucun généralisant ne peut l’embrasser sans mentir. Économie : les systèmes que le regard extérieur lit comme des manques sont souvent des solutions originales à des problèmes réels, construites dans des contextes où les modèles importés ne fonctionnent pas. Histoire : les sociétés africaines ont une profondeur et une complexité politique qui précèdent de très loin la colonisation, et les conflits contemporains ne peuvent pas être compris sans comprendre les fractures que la colonisation a introduites. Langage : le discours sur l’Afrique est souvent moins une description de l’Afrique qu’une projection des besoins symboliques de ceux qui parlent.

Que faire de tout ça ? La réponse n’est pas de remplacer un généralisant par un autre. Remplacer « Les Africains sont pauvres » par « Les Africains sont résilients » ou « Les Africains sont innovants », ce n’est pas une solution. C’est la même erreur avec une autre valence émotionnelle. Le problème n’est pas le contenu du généralisant. C’est la forme. C’est le fait de généraliser. C’est d’appliquer un prédicat universel à un sujet qui n’a pas d’unité réelle.

La nouvelle grammaire commence par un acte très simple : la question. Avant de parler de l’Afrique, on demande : lequel des cinquante-cinq pays ? Quelle région dans ce pays ? Quelle période historique ? Quelle classe sociale ? Quel groupe d’âge ? Quelle logique institutionnelle ? On spécifie. On contextualise. On nomme. Et quand on ne sait pas, on dit qu’on ne sait pas. C’est plus court que n’importe quelle généralisation. Et c’est la vérité.

Ce que le généralisant dit de celui qui généralise

La dernière chose que je voudrais dire, et c’est peut-être la plus importante : le généralisant nous dit quelque chose sur celui qui généralise, pas sur ceux qui sont généralisés. Quand quelqu’un dit « Les Africains… », cette phrase révèle une relation au savoir, une relation au monde, une relation à l’autre. Elle révèle un endroit où la curiosité s’est arrêtée. Un point où la réalité de l’autre a été jugée trop complexe, trop lointaine, trop peu importante pour mériter un effort réel de compréhension. Ce n’est pas une question de mauvaise volonté. C’est une question d’habitude. Et les habitudes intellectuelles ne se changent pas avec de la bonne volonté. Elles se changent avec de la méthode. Avec de l’information. Avec de la rencontre. Avec une décision délibérée de sortir du confort de ce qu’on croit déjà savoir.

L’Afrique (le continent) demande à être connue. Dans sa pluralité, dans ses contradictions, dans sa contemporanéité, dans sa capacité à poser des questions que le reste du monde n’a pas encore pensé à formuler. Et cette connaissance commence par un acte minimal d’honnêteté intellectuelle : reconnaître que la phrase « Les Africains… » ne peut pas se terminer correctement. Parce qu’elle commence par une erreur.

C’est cette erreur que cet article a voulu dissoudre. Avec des faits. Avec du réel. Avec le respect que mérite la complexité.

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