Le « risque d’échouage » de la transition énergétique : comment les actifs fossiles menacent la stabilité financière des pays producteurs

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La transition énergétique mondiale n’est plus une hypothèse, mais une dynamique en cours. Les objectifs de neutralité carbone fixés par l’Union européenne, les États-Unis, la Chine et plusieurs autres grandes économies modifient déjà depuis la structure des marchés de l’énergie. Les réglementations, comme le règlement européen CAFE sur les émissions des véhicules ou les normes de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) sur l’efficacité énergétique, réduisent progressivement la demande de pétrole, de gaz et de charbon. Dans le même temps, les progrès spectaculaires des énergies renouvelables et de l’électrification des usages solaire, éolien, batteries accélèrent le déclin structurel des hydrocarbures. Cette recomposition crée un risque majeur pour les pays dont la prospérité repose sur les rentes fossiles : celui de voir une partie de leurs actifs se transformer en « stranded assets », c’est-à-dire des actifs échoués ou dépréciés, incapables de générer les revenus escomptés.

Les actifs fossiles échoués ne sont pas seulement des infrastructures inutilisées. Ils représentent aussi des gisements non exploités devenus non rentables, des pipelines ou raffineries sous-utilisés, et des réserves de pétrole ou de gaz qui devront rester sous terre pour respecter les engagements climatiques. L’AIE estime qu’atteindre la neutralité carbone en 2050 suppose de laisser inexploitées environ 60 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz, ainsi que 90 % du charbon. Pour des économies dépendantes comme le Nigeria, l’Algérie, l’Irak ou le Venezuela, cela signifie que des pans entiers de leur richesse nationale risquent de se volatiliser, privant les finances publiques de ressources vitales. Le choc potentiel est immense. Dans la plupart des pays producteurs, les hydrocarbures représentent entre 40 et 90 % des recettes d’exportation et une part substantielle des budgets publics. Le Fonds monétaire international estime qu’au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la perte de valeur des actifs fossiles pourrait atteindre plusieurs trillions de dollars d’ici 2050. Les finances publiques, déjà fragilisées par la volatilité des prix du pétrole, seraient confrontées à une contraction durable des revenus, tandis que les monnaies locales subiraient des pressions dévaluatoires. Le risque n’est pas seulement économique : il est aussi politique et social, car la redistribution des rentes fossiles joue un rôle crucial dans la stabilité des régimes. Sans ces ressources, les États risquent de perdre leur capacité à financer les subventions, les emplois publics et les infrastructures qui assurent la paix sociale.

À ce risque de demande décroissante s’ajoute celui de la régulation internationale. La montée en puissance des normes environnementales et des mécanismes d’ajustement carbone aux frontières, comme le CBAM européen, menace directement les exportateurs de produits intensifs en carbone. Certains pays africains ou latino-américains voient déjà leurs projets miniers contestés en raison de l’impossibilité d’exporter les déchets toxiques liés à l’extraction. L’interdiction croissante de l’importation de produits « sales » charbon, pétrole lourd, minerais extraits dans des conditions polluantes renforce le risque d’échouage. Les actifs fossiles deviennent ainsi non seulement économiquement moins attractifs, mais aussi juridiquement et politiquement inexploitables.

Face à cette menace, plusieurs pays tentent d’anticiper. L’Arabie saoudite, avec son plan Vision 2030, investit massivement dans les énergies renouvelables, le tourisme et les technologies numériques. Les Émirats arabes unis diversifient leur économie à travers l’aviation, la finance et l’immobilier. Mais ces trajectoires nécessitent des capitaux considérables et une stabilité institutionnelle, conditions qui manquent à nombre de producteurs plus fragiles. Au Nigeria, la dépendance pétrolière reste écrasante malgré les discours sur la diversification. En Algérie, les réformes tardent, et l’économie reste prisonnière d’un modèle fondé sur les hydrocarbures. Dans ces cas, la perspective d’actifs échoués risque de provoquer un choc de revenu brutal, sans filet de sécurité.

Le paradoxe est que les pays qui devraient investir le plus massivement dans la transition énergétique sont ceux qui en ont le moins les moyens. Pour financer des infrastructures renouvelables, moderniser leurs réseaux électriques et développer des industries alternatives, ils auraient besoin de centaines de milliards de dollars. Mais leurs budgets sont captifs de la rente fossile, et leur accès au financement international est limité par le surendettement et les primes de risque. En 2024, plus de 60 % des pays à faible revenu étaient en situation de surendettement ou à haut risque selon le FMI. Dans ce contexte, les marges budgétaires pour investir dans la transition sont quasi inexistantes. Le risque est alors d’entrer dans une spirale : incapacité à financer la diversification, perte de valeur des actifs fossiles, contraction des revenus, instabilité sociale.

Certaines initiatives internationales tentent de briser ce cercle vicieux. La Banque mondiale, le Fonds vert pour le climat ou la Banque africaine de développement explorent des mécanismes de financement innovants : swaps dette-climat, obligations vertes, partenariats public-privé pour les énergies renouvelables. Mais l’échelle reste insuffisante par rapport aux besoins. Le rapport de l’ONU sur le financement du développement durable estime que les pays en développement ont besoin de 2 500 milliards de dollars par an pour financer la transition climatique et énergétique, un chiffre très supérieur aux flux actuels. Le risque d’échouage des actifs fossiles ne peut être atténué qu’à travers une coopération internationale massive, qui réduise l’asymétrie entre producteurs et consommateurs. Au-delà des chiffres, la question est aussi politique. Les pays du Sud rappellent que les hydrocarbures ont été la clé du développement du Nord, et qu’il est injuste de leur demander de laisser leurs ressources sous terre sans compensation adéquate. Le débat sur la « justice climatique » s’articule ici avec celui de la stabilité financière. Si le monde veut réduire la consommation de fossiles, il doit aussi offrir aux producteurs des alternatives crédibles, en termes de financements, de transferts technologiques et d’accès aux marchés. Faute de quoi, la transition énergétique pourrait engendrer des fractures Nord-Sud encore plus profondes, en opposant les impératifs de décarbonation aux besoins vitaux de financement du développement.

Le risque d’échouage des actifs fossiles est donc bien plus qu’une question technique de comptabilité nationale. Il incarne une tension fondamentale entre les objectifs globaux de neutralité carbone et la trajectoire économique de pays dépendants des rentes naturelles. Pour éviter que cette transition ne se transforme en choc brutal, il faudra inventer une architecture financière nouvelle, où les coûts de la décarbonation soient partagés équitablement, et où les pays producteurs disposent des moyens de transformer leur capital fossile en capital renouvelable et humain. Faute de quoi, la transition énergétique, censée sauver la planète, pourrait précipiter l’effondrement économique et social de régions entières.

1 réflexion sur “Le « risque d’échouage » de la transition énergétique : comment les actifs fossiles menacent la stabilité financière des pays producteurs”

  1. Merci d’avoir également abordé cet aspect de justice sociale quand on parle de limiter son empreinte carbone. Répartir ces responsabilités de façon égale entre ces pays serait une injustice envers les ‘pays du Sud’. Ceux qui ont le plus pollué doivent prendre la plus grande responsabilité.

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