Cameroun : l’or et la mémoire courte d’un État rentier

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Quarante-quatre tonnes d’or se sont volatilisées en cinq ans. Le chiffre choque, mais il n’étonne pas ceux qui connaissent l’histoire longue de ce territoire, sa géologie, et la manière dont trois générations d’États s’y sont succédé sans jamais résoudre la même équation.

Un chiffre ne suffit jamais à raconter une faillite

Les données publiées par le ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique sont sans ambiguïté. Entre 2021 et 2025, les douanes camerounaises n’ont enregistré que 147 kg d’or exportés légalement, tandis que les flux réels observés vers l’étranger, essentiellement Dubaï, s’élèvent à 46,2 tonnes. L’écart, 44,321635 tonnes, représente une valeur estimée à 1 941,19 milliards de FCFA, environ 3,4 milliards de dollars, pour une perte fiscale directe de 577,51 milliards de FCFA.

Mais un écart statistique, seul, ne dit rien de ses causes. Il faut regarder sa pente : en 2021, le pays déclarait encore 73 kg d’or pour un flux réel de 5,6 tonnes. En 2025, la déclaration officielle tombe à zéro, alors que le flux réel reste de 8,4 tonnes. Une administration qui déclare de moins en moins, année après année, pendant que le trafic ne faiblit pas, n’est pas une administration qui échoue par accident. C’est un système qui a cessé, méthodiquement, d’essayer de voir ce qui sort de son sous-sol.

Dès 2023, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives avait signalé l’écart : le Cameroun ne déclarait que 22,3 kg d’or cette année-là, quand les seules statistiques d’importation des Émirats arabes unis faisaient état de 15,2 tonnes en provenance du pays. Le ministre des Mines par intérim, Fuh Calistus Gentry, a fini par admettre publiquement que 80 à 90 % de l’or produit au Cameroun échappe au système officiel de collecte. Un tel aveu, venant du sommet de l’appareil censé contrôler la ressource, change la nature du problème : ce n’est pas une fuite qu’on découvre, c’est une fuite que l’on connaît, que l’on chiffre soi-même, et que l’on n’a ni les moyens ni, apparemment, la volonté politique de colmater.

Une frontière extractive vieille de deux siècles

Pour comprendre pourquoi cette fuite se concentre précisément dans l’Est et l’Adamaoua, il faut résister à l’explication facile qui n’y verrait qu’un problème de contrôle douanier récent. Ces deux régions ne sont pas devenues des zones de captation par hasard administratif ; elles le sont depuis longtemps, sous des formes différentes. Bien avant l’arrivée des Allemands, le plateau de l’Adamaoua a été organisé, au XIXe siècle, autour de lamidats peuls issus du djihad de Sokoto, des cités-États dont l’économie reposait en partie sur une fiscalité de tribut et sur une économie servile documentée par les historiens de la région. Cette organisation politique avait déjà fait de l’Adamaoua un espace tourné vers l’extraction de valeur au bénéfice de pouvoirs centraux éloignés des producteurs directs, une logique de prélèvement à distance qui n’a jamais vraiment disparu, seulement changé de vocabulaire et d’acteurs.

La colonisation allemande, à partir des années 1880, puis le mandat français après 1916, ont surimposé à cette structure une seconde couche de la même logique, sous la forme du travail forcé et des cultures ou extractions imposées pour l’exportation. Batouri, aujourd’hui épicentre de l’orpaillage artisanal, a été fondée vers 1890 par l’administration coloniale allemande ; son tribunal occupe encore un bâtiment de cette époque. Ce que l’or camerounais donne à voir aujourd’hui, avec ses opérateurs semi-mécanisés à 95 % étrangers qui captent la valeur pendant que la population locale supporte les fosses béantes et la pollution au mercure, n’est donc pas une rupture avec l’histoire de la région. C’est une reconduction, sous une forme actualisée, avec des acheteurs de Dubaï plutôt que des comptoirs coloniaux, d’un même schéma de longue durée : une périphérie qui produit, un centre extérieur qui capte.

1977, le premier apprentissage manqué

Le Cameroun n’en est pas à sa première rente évaporée, et c’est peut-être le point le plus révélateur de tout ce dossier. Le pays devient producteur de pétrole en 1977. Pendant près de trente ans, les recettes pétrolières ont été gérées hors budget, dans une opacité quasi totale, avec des fonds placés sur des comptes à Paris, Genève et New York. Une étude de l’Université d’Oxford a chiffré à plus de dix milliards de dollars les sommes détournées entre 1977 et 2006 au bénéfice de compagnies pétrolières et de responsables du régime.

Le pétrole s’épuise aujourd’hui : sa production a chuté de plus de 9 % en 2025 selon la Société nationale des hydrocarbures, pour la deuxième année consécutive de baisse. Le pays cherche donc, logiquement, d’autres relais de croissance, dont l’or fait partie. Que ce relais reproduise fidèlement le schéma d’évaporation de la rente pétrolière n’est pas une coïncidence malheureuse. C’est la démonstration que le problème camerounais n’a jamais été la nature du minerai, mais l’absence persistante d’une architecture institutionnelle capable de tracer une ressource entre le sol et la frontière, quelle que soit cette ressource.

Trois codes, une même impuissance

Le cadre juridique lui-même raconte cette impuissance répétée. Le premier code minier post-indépendance ne date que de 2001, soit quatre décennies après 1960. Il a été modifié en 2010, remplacé en 2016 par une loi préparée avec l’appui technique et financier de la Banque mondiale, puis remplacé à nouveau en 2023. Trois codes en un peu plus de vingt ans, chacun présenté comme la réforme qui allait enfin structurer le secteur, chacun jugé insuffisant quelques années plus tard par ses propres auteurs. La loi de 2016 est d’ailleurs restée largement théorique aux yeux des juristes qui l’ont commentée, faute de décrets d’application publiés à temps ; la Société nationale des mines, créée en 2020 pour centraliser l’achat de l’or et du diamant, n’avait même pas été anticipée par ce texte.

Ce que dit la géologie, et pourquoi elle piège l’État

Il faut aussi regarder sous la terre. L’or camerounais n’est pas un gisement unique et localisable, il est disséminé sur une vaste ceinture de socle précambrien liée à l’orogenèse panafricaine, en bordure du craton du Congo, où roches vertes et intrusions granitiques ont concentré, sur des millions d’années, des minéralisations aurifères aujourd’hui remobilisées par l’érosion en placers alluviaux. C’est ce qui explique la dispersion du phénomène : l’or se trouve dans les sédiments de multiples rivières, la Kadey, la Lom, le Mayo-Rey, le Boumba, le Nkam, chacune drainant sa propre portion de l’Est, de l’Adamaoua, du Nord ou du Sud. Un gisement industriel unique, comme une mine d’or sud-africaine du Witwatersrand, se contrôle à une poignée de points d’entrée. Un placer alluvial dispersé sur des centaines de kilomètres de cours d’eau, en revanche, se prête structurellement à l’exploitation artisanale diffuse, et donc à une traçabilité beaucoup plus difficile à organiser, quel que soit le sérieux de l’administration en charge.

Cette réalité géologique n’excuse rien, mais elle explique pourquoi le seul énoncé de règles à Yaoundé ne suffit jamais : l’économie minière artisanale du Cameroun, comme celle de la plupart des pays à géologie de roches vertes en Afrique de l’Ouest et centrale, ne peut être formalisée qu’au point de vente et de traitement chimique, pas au point d’extraction. C’est précisément là, à l’étape de la cyanuration et de la lixiviation, que le gouvernement lui-même situe l’échec de la traçabilité : des missions de terrain ont recensé 51 installations de traitement, dont 33 disposant de réservoirs capables de traiter jusqu’à 300 000 tonnes de gravier minéralisé par cycle, largement en dehors des mécanismes de déclaration.

La rente sans l’État : ce que dit la théorie économique

L’économie politique des ressources naturelles a un nom pour ce que vit le Cameroun depuis un demi-siècle : la malédiction des ressources, formalisée dans les années 1990 par les économistes Jeffrey Sachs et Andrew Warner à partir d’un constat statistique dérangeant, les pays riches en matières premières croissent en moyenne moins vite que les pays qui en sont dépourvus. Le mécanisme le plus étudié, le syndrome hollandais, décrit comment l’afflux de devises lié à l’exportation d’une ressource surévalue la monnaie et désincite l’investissement dans les autres secteurs productifs. Mais le cas camerounais illustre surtout un second mécanisme, moins connu du grand public : la thèse de l’État rentier, développée par l’économiste Hazem Beblawi, selon laquelle un État qui tire l’essentiel de ses ressources d’une rente extérieure plutôt que de l’impôt sur ses citoyens n’a structurellement pas les mêmes incitations à construire une administration fiscale robuste. Il négocie sa légitimité avec les détenteurs de la rente, pas avec les contribuables.

Ce cadre théorique éclaire un paradoxe que les chiffres camerounais rendent visible : une fiscalité minière jugée parmi les plus élevées de la sous-région a eu pour effet, non pas de maximiser la recette collectée, mais de pousser la quasi-totalité des transactions hors du système déclaratif. C’est l’inverse de ce que prédit une lecture naïve de la courbe de Laffer appliquée aux ressources extractives : au-delà d’un certain seuil, dans un pays où l’appareil de contrôle est déjà défaillant, chaque point de fiscalité supplémentaire ne rapporte rien, il finance simplement la migration de la transaction vers l’informel. Un État qui taxe fort ce qu’il ne voit plus ne collecte, au bout du compte, rien du tout.

L’impact macroéconomique de la production d’or reste faible, environ 0,3 % du PIB en 2019, mais l’encadrement légal et institutionnel demeure confus et désorganisé, sans inciter les acteurs à exercer dans la filière formelle.

— Étude sur les filières de commercialisation de l’or et du diamant au Cameroun

Il faut ajouter à ce tableau une contrainte propre à la zone monétaire dans laquelle s’inscrit le Cameroun. Le franc CFA d’Afrique centrale, arrimé à l’euro et théoriquement soumis à un contrôle des changes strict organisé par la Banque des États de l’Afrique centrale, rend la fuite de capitaux financiers relativement traçable, puisqu’elle doit emprunter des canaux bancaires surveillés. L’or, en revanche, est une matière physique : il n’a pas besoin d’un virement pour franchir une frontière, un bagage à main suffit. Le paradoxe est cruel, la même architecture monétaire qui contraint la fuite de capitaux financiers rend, par contraste, la fuite de matières premières physiques presque triviale, parce qu’elle contourne entièrement les instruments de contrôle que l’État a mis des décennies à construire pour surveiller sa monnaie.

Dubaï et la géographie mondiale de l’or gris

Il serait trompeur de traiter ce dossier comme un problème purement camerounais. Le pays n’est que l’un des maillons les plus récemment documentés d’un circuit continental dont Dubaï constitue, depuis deux décennies, le point d’arrivée quasi obligé. Selon une enquête de Reuters largement reprise par les chercheurs spécialisés, les importations d’or des Émirats arabes unis en provenance d’Afrique sont passées de 67 tonnes en 2006 à 446 tonnes en 2016, une multiplication par près de sept en une décennie. Le souk de l’or de Dubaï est aujourd’hui la destination initiale de l’or sorti illégalement du Mali, du Soudan, du Burkina Faso, de la République démocratique du Congo, du Nigeria et du Niger, selon les analyses de l’Institute for Security Studies et du projet ENACT.

Le mécanisme est presque toujours identique : exemption de déclaration douanière pour l’or transporté en bagage à main à l’arrivée aux Émirats, faiblesse des vérifications sur la chaîne d’approvisionnement pratiquées par les négociants installés au Dubai Multi Commodities Centre, et vides juridiques que les autorités émiraties n’ont, jusqu’ici, pas comblés malgré les alertes répétées d’organisations internationales. Ce que révèle la comparaison régionale, c’est qu’un pays producteur seul, même déterminé, peut difficilement colmater une fuite dont le débouché final se trouve entièrement hors de sa juridiction. Le problème camerounais est donc à la fois national, dans ses failles de traçabilité internes, et mondial, dans le marché qui absorbe sans poser de questions ce que la traçabilité nationale laisse filer.

Ghana, le contre-exemple à portée de main

Ce qui rend la situation camerounaise d’autant plus frappante, c’est qu’un modèle correctif existe, documenté, à quelques milliers de kilomètres, dans un pays confronté exactement au même phénomène. Le Ghana, premier producteur d’or du continent, perdait environ 11,4 milliards de dollars sur la seule période 2019-2023 selon la fondation Swissaid, à cause de la contrebande de sa production artisanale, connue localement sous le nom de galamsey. En 2025, le pays a créé le Ghana Gold Board, un organisme public devenu l’unique acheteur, agrégateur et exportateur légal de tout l’or issu de l’exploitation artisanale, avec l’obligation d’acheter un minimum hebdomadaire fixé par la loi et l’obligation, pour toutes les devises étrangères issues du dispositif, d’être cédées à la banque centrale à un taux convenu.

Le résultat, en un an, est spectaculaire : la production artisanale déclarée a bondi à 104 tonnes en 2025, dépassant pour la première fois celle des grandes exploitations industrielles, avec un objectif de 127 tonnes annoncé pour les trois prochaines années. La différence avec le Cameroun n’est pas culturelle ni géologique, les deux pays partagent la même ceinture de roches vertes ouest-africaine et le même tissu d’orpaillage informel préexistant. Elle est institutionnelle : un point d’achat unique, obligatoire, à prix de marché mondial, capable de concurrencer l’acheteur clandestin sur son propre terrain, la rémunération, plutôt que de chercher à interdire une activité dont dépendent des centaines de milliers de foyers. La Société nationale des mines camerounaise, créée en 2020, dispose d’un mandat comparable sur le papier ; elle n’a, à ce jour, jamais eu les moyens, ni la même priorité politique, pour l’exercer à l’échelle où le Ghana l’a fait.

Ce que l’argent aurait pu construire

C’est là que le sujet cesse d’être une affaire de statistiques minières pour devenir un choix de société. Sur la base d’un coût moyen de construction d’environ 100 millions de FCFA par école primaire complète, observé dans plusieurs devis camerounais, les 577,51 milliards de FCFA de pertes fiscales équivalent à environ 5 775 écoles. Sur la base de coûts de construction de centres de santé intégrés communautaires, oscillant entre 35 et 42 millions de FCFA par structure, la même somme représenterait près de 14 400 centres de santé. Cette perte cumulée dépasse, à elle seule, un an et demi du budget 2026 du ministère de la Santé publique, fixé à 391,267 milliards de FCFA.

Si l’on retient la valeur totale de l’écart, 1 941,19 milliards de FCFA, l’ordre de grandeur devient plus vertigineux encore : près de cinq années complètes du budget santé 2026, soit environ 19 400 écoles ou 48 500 centres de santé intégrés. Ces chiffres ne sont pas un exercice rhétorique. Ils rendent visible ce que l’écart statistique dissimule habituellement : chaque tonne d’or non taxée est une salle de classe qui restera surchargée, un centre de santé qui restera sans personnel, une route qui ne sera pas goudronnée dans une région qui en a précisément le plus besoin. Et le coût humain se lit aussi ailleurs que dans les budgets manqués : entre 2014 et 2022, l’organisation Forêts et développement rural a recensé 205 décès sur les sites miniers de l’Est et de l’Adamaoua, la plupart causés par des fosses béantes abandonnées, et 71,7 % des orpailleurs testés présentaient une contamination au mercure supérieure aux seuils de l’Organisation mondiale de la santé, malgré l’interdiction officielle de ce produit depuis 2019.

Une réponse institutionnelle, à l’épreuve du temps long

Une task force réunissant la Direction générale des impôts, la Direction générale des douanes et la Société nationale des mines doit être déployée à partir du 1er août 2026 sur les sites de production, avec pour objectif une collecte des taxes directement à la source. Les autorités visent la récupération d’au moins 95 milliards de FCFA sur la seule production de 2025, un montant équivalent attendu pour le premier semestre 2026, et environ 300 milliards de FCFA de recettes supplémentaires pour l’ensemble de l’année. Sur le plan judiciaire, le président Paul Biya a instruit, le 23 février 2026, la mise en place urgente d’une commission d’enquête ; le Tribunal criminel spécial a élargi ses investigations jusqu’à Dubaï, avec déjà des auditions enregistrées et 53 permis miniers retirés.

Ces mesures sont nécessaires. Elles ne sont pas, à ce stade, différentes dans leur forme des deux réformes de code minier qui les ont précédées, ni du dispositif hors budget que le pays avait mis en place pour le pétrole avant de le démanteler sous la pression internationale, des décennies plus tard. Le test n’est donc pas de savoir si la task force existera, elle existera, mais si elle disposera, comme le Gold Board ghanéen, d’un monopole d’achat opposable et rémunérateur, ou si elle restera, comme la Sonamines depuis 2020, une structure au mandat théorique et aux moyens pratiques limités.

Trois rentes, une même question non résolue

Le scandale de l’or camerounais ne doit pas être lu comme un fait divers financier isolé. Il constitue un troisième test, après les lamidats du XIXe siècle et la rente pétrolière du XXe, de la capacité d’un même territoire à transformer une ressource en bien public plutôt qu’en prélèvement au profit d’un centre extérieur, colonial hier, financier aujourd’hui. La géologie a fait de l’or camerounais une ressource diffuse, difficile à border par nature. L’histoire a fait de l’Est et de l’Adamaoua des régions habituées, depuis deux siècles, à produire de la valeur pour d’autres qu’elles-mêmes. L’économie politique de la rente a fait de l’État camerounais un acteur structurellement peu incité à investir dans sa propre capacité de contrôle fiscal, tant qu’une autre rente suffisait à faire fonctionner l’appareil.

La vraie question n’est donc plus de savoir combien l’État récupérera en 2026. Elle est de savoir s’il est capable, pour la première fois en un demi-siècle de rentes successives, de construire une institution qui survive à la fois au cycle politique qui l’a créée et à la tentation, documentée trois fois déjà dans son histoire récente, de préférer l’opacité au contrôle. Le Ghana voisin vient de démontrer, en moins de deux ans, que cette équation n’a rien d’insoluble. Reste à savoir si le Cameroun choisira d’apprendre de son propre passé, ou de continuer, une nouvelle fois, à le répéter.

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