Le monde en soldes ? L’ONU face à la grande panne de solidarité

Temps de lecture : 3 minutes

À 80 ans, l’Organisation des Nations Unies traverse la plus grave crise budgétaire de son histoire. En 2026, son budget ordinaire sera réduit de 15 %, à 527 millions de dollars, entraînant la suppression de 2 700 postes, la fermeture de bureaux et la relocalisation d’agences de New York et Genève vers Nairobi. Loin d’être un simple ajustement administratif, cette cure d’austérité révèle une réalité inquiétante : l’ONU n’est pas victime d’une dérive interne, mais d’un désengagement politique délibéré de ses États membres, y compris ses fondateurs.

Le budget ordinaire de l’ONU repose sur un système de quotes-parts obligatoires, calculées selon le poids économique des pays. En théorie, ce mécanisme devrait garantir stabilité et prévisibilité. En pratique, il est régulièrement contourné : en 2025, l’organisation avait besoin de 3,5 milliards de dollars, mais n’en avait reçu que 1,8 milliard à la mi-année. Les arriérés atteignaient 2,4 milliards au 30 avril. Les États-Unis, premier contributeur (22 %), doivent 1,5 milliard depuis le retour de Donald Trump. La Chine, deuxième contributeur, retarde systématiquement ses paiements, bloquant la planification. Plus largement, de nombreux États, y compris de taille moyenne, paient en retard ou partiellement. Résultat : l’ONU fonctionne avec des caisses vides et une incertitude permanente.

L’impact immédiat est brutal sur le secteur humanitaire, largement financé par des contributions volontaires. Le plan mondial passe de 44 à 29 milliards de dollars, soit une réduction d’un tiers. En conséquence, 114 millions de personnes recevront une aide en 2026 contre 180 millions en 202https://unric.org/fr/aide-humanitaire-les-plus-vulnerables-severement-impactes-par-les-coupes-budgetaires/5. Le PAM réduit ses rations de 40 %, des centres de santé ferment en Afghanistan, et la lutte contre la tuberculose s’interrompt au Bangladesh. Ces coupes ne reflètent pas un gaspillage, mais une réallocation forcée dans un contexte de rareté. L’aide humanitaire, pourtant vitale, devient une variable d’ajustement budgétaire. La faiblesse du budget ordinaire saute aux yeux : 3,7 milliards de dollars, soit moins que le budget d’Harvard, de la Ville de New York ou de la Seine-Saint-Denis. Mais ces chiffres, aussi frappants soient-ils, masquent une réalité plus profonde : les États considèrent l’ONU comme un centre de coûts, non comme un investissement stratégique. Tant que l’organisation dépendra de la bonne volonté d’États en crise fiscale ou en compétition géopolitique, ses ressources resteront dérisoires par rapport à ses mandats.

Cette panne de financement est le symptôme d’une fracture géopolitique. Les États-Unis pratiquent le retrait sous « America First ». La Chine verse tardivement et conditionne son soutien. La Russie use du veto comme d’une arme diplomatique. L’Inde et d’autres émergents prônent le multipolarisme tout en consolidant leurs sphères d’influence. L’Union européenne reste le principal bailleur volontaire, mais son soutien ne compense pas la défaillance des grandes puissances. Le paradoxe est cruel : jamais le besoin d’un multilatéralisme fort n’a été aussi pressant le nombre de conflits est passé de 30 en 1995 à 120 en 2025 , et jamais l’ONU n’a disposé d’aussi peu de moyens.

L’Afrique concentre la majorité des missions de maintien de la paix et des appels humanitaires. Les coupes budgétaires s’y traduisent immédiatement : famines au Sahel faute de rations, suspension de programmes éducatifs pour les réfugiés en RDC, ralentissement des projets de résilience climatique au Mozambique. En affaiblissant l’ONU, on ne réduit pas seulement une bureaucratie lointaine : on expose directement des millions d’Africains à la faim, aux maladies et aux conflits. Et l’espace laissé vacant est rapidement occupé par des puissances extérieures qui offrent non pas de la solidarité, mais des relations de dépendance. Depuis les années 1980, les retards de paiement et la multiplication des contributions volontaires ont transformé l’ONU en organisation sous perfusion. Ce système crée un double effet pervers : l’instabilité financière et la dépendance politique. Les fonds fléchés permettent aux bailleurs de définir leurs priorités, réduisant la capacité de l’ONU à agir de manière neutre. La conséquence est claire : la gouvernance mondiale est façonnée non par une vision collective, mais par ceux qui financent. Cette logique fragilise l’institution et en réduit l’efficacité, créant un cercle vicieux où la perception d’inefficacité justifie de nouveaux désengagements.

En réalité, l’ONU ne manque pas de solutions financières, mais d’un consensus politique pour les appliquer. Rendre les contributions contraignantes, créer des taxes globales ou un fonds de réserve ne changerait rien sans la volonté des États les plus puissants, qui refusent de céder une parcelle de souveraineté. Même les alternatives comme : adosser l’ONU au FMI, instaurer une fiscalité internationale, concevoir une assurance multilatérale se heurtent au même blocage. Le monde consacre 2 400 milliards de dollars par an aux armements et rechigne à en mobiliser dix pour maintenir l’ordre multilatéral. Le déficit de l’ONU n’est pas budgétaire : il est politique, et il traduit l’effritement assumé de la solidarité internationale.

1 réflexion sur “Le monde en soldes ? L’ONU face à la grande panne de solidarité”

  1. Paul Cedric yimdjo

    Cette désolidarisation doit être une sonnette d’alarme pour les africains qui depuis des années attendent des aides de l’extérieur et pourtant nous avons des richesses inestimables mal géré ou sous exploité. C’est a la fois une bonne et mauvaise nouvelle. Les pays africains principalement bénéficiaire de cette aide devront impérativement tirer leur épingle du jeu

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *