La crise actuelle de la biodiversité illustre brutalement les limites de notre capacité à comprendre, mesurer et gouverner la relation entre l’économie et la nature. Le constat est réel et interpellateur : un million d’espèces animales et végétales sont menacées d’extinction, et la dépréciation du capital naturel s’accélère dans toutes les régions du monde. Pourtant, nos outils d’évaluation demeurent centrés sur des indicateurs traditionnels tels que la valeur économique totale, qui sous-estiment la complexité et l’incertitude radicale qui caractérisent les systèmes écologiques. L’idée d’une « comptabilité de la perplexité » émerge alors comme une proposition analytique et normative : plutôt que de masquer notre ignorance par des chiffres trompeusement précis, il s’agit de l’intégrer dans les processus décisionnels afin de renforcer la robustesse des choix collectifs.
La « perplexité » désigne ici un état d’incertitude irréductible, qui combine plusieurs dimensions. Elle reflète d’abord la nature multidimensionnelle de la biodiversité : diversité génétique, espèces, habitats, interactions fonctionnelles et services écosystémiques. Aucun indicateur unique ne peut en saisir la totalité. Elle traduit ensuite la difficulté à observer et attribuer certains processus silencieux, comme ceux des sols, dont la dégradation reste souvent invisible jusqu’à ce que ses conséquences deviennent irréversibles. Elle s’ancre aussi dans la non-linéarité des systèmes écologiques : les pressions progressives sur les forêts, les récifs ou les zones humides peuvent conduire à des points de basculement soudains et irréversibles, bouleversant radicalement les équilibres. Enfin, la perplexité réside dans l’incertitude radicale : au-delà du risque probabilisable, il existe des états futurs dont nous ne pouvons même pas énumérer les contours, ce qui rend la planification classique largement insuffisante.
Les approches traditionnelles de valorisation économique peinent à intégrer cette complexité. En réduisant la nature à ses seules valeurs instrumentales, elles « vendent la nature à bas prix », pour reprendre la formule souvent mobilisée. Les estimations globales de la valeur monétaire des services écosystémiques comme les 33 000 milliards de dollars proposés par Costanza et ses collègues dès 1997 sont autant critiquées pour leur audace méthodologique que pour leur absurdité conceptuelle : si la biosphère disparaissait, aucun agent économique ne pourrait bénéficier de cette valeur. Par ailleurs, les méthodes monétaires reposent sur des biais bien connus, qu’il s’agisse du caractère hypothétique des déclarations de consentement à payer, ou de l’influence disproportionnée des préférences des groupes les plus aisés dans l’agrégation sociale. L’écart entre production d’évaluations et leur utilisation réelle dans la décision reste flagrant : selon l’IPBES, à peine 5 % des évaluations disponibles sont mobilisées dans les processus politiques.
C’est précisément dans cette brèche que s’inscrit la « comptabilité de la perplexité ». Plutôt que de chercher à tout convertir en équivalents monétaires, elle propose de rendre compte de l’état de nos connaissances et de nos ignorances, en les inscrivant dans des cadres institutionnels et financiers. Elle repose sur un double mouvement. D’une part, reconnaître le pluralisme des valeurs : instrumentales, certes, mais aussi relationnelles, intrinsèques, culturelles ou spirituelles. Cette reconnaissance implique l’usage combiné d’indicateurs biophysiques, de données socioculturelles et de méthodes délibératives pour hiérarchiser les choix. D’autre part, intégrer l’incertitude radicale comme une dimension structurante de la décision. Cela signifie accepter que la robustesse prime sur l’optimalité moyenne : mieux vaut un portefeuille de politiques capables de résister à un large éventail de futurs possibles que la poursuite d’une solution fragile, optimisée sur des hypothèses irréalistes. Dans ce cadre, la comptabilité de la perplexité devient une boussole pour réorienter les politiques publiques et les investissements. Elle oblige à documenter les marges d’erreur, les seuils critiques, les zones d’ignorance, et à les relier aux arbitrages budgétaires. Elle encourage la mise en place de « buffers » écologiques et financiers, de signaux précoces et de mécanismes d’adaptation. Elle valorise la prudence dans l’allocation des ressources : préserver des zones humides, par exemple, devient une prime d’assurance contre des pertes économiques futures difficilement modélisables. En ce sens, la perplexité cesse d’être une faiblesse à masquer ; elle devient un levier d’apprentissage collectif et de résilience institutionnelle.
Cette approche a aussi des implications fortes pour la finance et la comptabilité nationale. Elle conduit à dépasser la logique du PIB, mesure de flux, pour lui substituer celle de la richesse inclusive, mesure de stocks, intégrant le capital produit, humain et naturel, ainsi que les actifs habilitants comme les institutions ou la confiance sociale. Ignorer la dépréciation du capital naturel revient à compter comme croissance ce qui n’est en réalité qu’une érosion du patrimoine commun.
Au plan politique, cette logique appelle à des réformes de gouvernance. Les instruments économiques pour la biodiversité : paiements pour services écosystémiques, marchés carbone, obligations vertes ne fonctionnent que si des limites écologiques claires sont fixées et respectées. La comptabilité de la perplexité fournit le cadre pour articuler ces instruments à des objectifs non négociables, tout en rendant compte des désaccords résiduels et des asymétries de pouvoir. Elle redonne une place centrale aux processus participatifs et à l’intégration des savoirs locaux et autochtones, non comme compléments symboliques, mais comme sources de valeur et de résilience.
La « comptabilité de la perplexité » ne prétend pas abolir l’incertitude, ni transformer l’inconnu en chiffres confortables. Elle propose un changement de paradigme : compter non seulement ce que l’on connaît, mais aussi ce que l’on ignore, pour rendre les choix collectifs plus robustes et plus justes. Elle traduit une humilité épistémologique, mais aussi une exigence méthodologique et institutionnelle : celle d’ancrer l’économie dans les limites de la biosphère et de reconnaître que la soutenabilité ne se décrète pas à coups de modèles simplistes, mais se construit dans la transparence, la délibération et la précaution. Transformer l’ignorance en levier d’action collective, voilà l’ambition d’une comptabilité de la perplexité : non pas un artifice comptable, mais une véritable boussole pour un avenir plus durable.
À retenir
- La biodiversité est multidimensionnelle et partiellement inconnue : seule une fraction des espèces est identifiée, et les services écologiques restent largement sous-évalués.
- Les méthodes de valorisation économique classiques échouent à intégrer la non-linéarité et l’incertitude radicale des écosystèmes.
- La « comptabilité de la perplexité » invite à reconnaître, structurer et intégrer l’ignorance dans la décision publique et privée.
- Remplacer le PIB par la richesse inclusive permet de mesurer la soutenabilité réelle, en tenant compte de la dépréciation du capital naturel.
- L’ignorance, assumée et structurée, devient un moteur d’action collective, renforçant la robustesse et la légitimité des choix politiques et financiers.

