Le signal d’alarme d’une dépendance unilatérale : le Lesotho et le textile africain

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Quand la politique commerciale devient un risque existentiel

Lorsqu’une grande puissance redessine ses règles commerciales, ce ne sont pas seulement des chiffres de balance des paiements qui vacillent : ce sont des vies, des emplois, des équilibres sociaux qui se trouvent directement menacés. L’annonce récente de nouveaux tarifs américains sur certaines catégories de textile importées illustre ce phénomène avec une brutalité particulière pour un petit pays africain dont l’économie repose sur ce seul secteur : le Lesotho.

Enclavé, dépourvu d’accès maritime et limité en ressources naturelles exploitables, le Lesotho a depuis deux décennies bâti sa survie économique sur l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), qui ouvre un accès préférentiel au marché américain. Ce pari a transformé le pays en un hub textile sous-traitant, exportant massivement vers les États-Unis et générant des dizaines de milliers d’emplois, majoritairement occupés par des femmes.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le textile représente près de 40 % du PIB manufacturier, constitue plus de 80 % des exportations industrielles et fait vivre environ 45 000 travailleurs, soit près d’un dixième de la population active formelle. Autrement dit, derrière chaque chemise ou pantalon étiqueté “Made in Lesotho” et vendu dans un magasin américain se cache un pilier de stabilité sociale pour ce pays de deux millions d’habitants.

Mais cette dépendance, longtemps présentée comme un modèle de réussite africaine dans la mondialisation, prend aujourd’hui des allures de piège. Car lorsque Washington ajuste ses droits de douane, c’est tout un pays qui bascule dans l’incertitude. Derrière ce qui pourrait apparaître comme un simple ajustement de politique commerciale se dessine un “état d’urgence social”, où les équilibres fragiles d’un État africain sont suspendus aux décisions unilatérales d’une puissance extérieure.

Le modèle Lesothan : une économie cousue à Washington

Pour comprendre la fragilité actuelle du Lesotho, il faut revenir sur la manière dont son secteur textile s’est imposé comme colonne vertébrale de l’économie nationale. Dans les années 1980 et 1990, le pays attire des investisseurs asiatiques principalement venus de Taïwan, de Chine et de Hong Kong séduits par les régimes préférentiels offerts par l’Occident et par une main-d’œuvre abondante à bas coût. Le Lesotho, petit royaume montagneux, ne possède ni pétrole ni grands gisements stratégiques ; il fait alors du textile son pari d’industrialisation.

L’entrée en vigueur de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) en 2000 change la donne. Cet accord, mis en place par les États-Unis pour stimuler les exportations africaines non pétrolières, offre au Lesotho un accès quasi illimité au marché américain sans droits de douane. Résultat : en deux décennies, l’économie se transforme. Le Lesotho devient le deuxième exportateur textile d’Afrique subsaharienne vers les États-Unis, juste derrière le Kenya.


Les chiffres traduisent cette métamorphose. Le textile génère près du quart des recettes fiscales et constitue la première source de devises du pays. Les États-Unis absorbent plus de 85 % des exportations textiles, rendant l’économie locale dépendante d’un seul client et d’un seul produit. Environ 45 000 emplois directs majoritairement féminins et des dizaines de milliers d’emplois indirects reposent sur ce secteur. Pour un pays de deux millions d’habitants, c’est une proportion colossale.

Mais derrière cette success story se cache une fragilité structurelle. La production est massivement extravertie : les tissus, fils et accessoires sont importés d’Asie, le Lesotho se contentant de l’assemblage final. Autrement dit, la valeur ajoutée locale est limitée, et le pays reste prisonnier d’une logique de sous-traitance. Le modèle est d’autant plus vulnérable que les investissements nationaux hors textile demeurent marginaux. En dehors de l’industrie du vêtement, l’économie repose sur les transferts de migrants sud-africains et quelques exploitations minières de diamants, insuffisantes pour compenser une crise éventuelle du textile.

Ainsi, ce qui a longtemps été présenté comme un moteur de croissance rapide apparaît aujourd’hui comme une dépendance construite de toutes pièces. Un pays entier s’est aligné sur la demande américaine, sans diversification suffisante ni intégration régionale forte. C’est ce déséquilibre prospérité fragile adossée à un seul marché que les nouveaux tarifs américains mettent cruellement en lumière.

La logique de l’AGOA et la fragilité structurelle

L’African Growth and Opportunity Act (AGOA), adopté en 2000 par Washington, avait pour ambition de stimuler les exportations africaines vers les États-Unis, en particulier hors pétrole et matières premières brutes. L’accord offrait aux pays africains un accès préférentiel au marché américain, sans droits de douane ni quotas, sur des milliers de produits. Pour beaucoup d’économies africaines, ce fut une bouffée d’oxygène ; pour le Lesotho, ce fut une véritable transformation.

Le pays, dépourvu de ressources naturelles abondantes et enclavé au cœur de l’Afrique du Sud, a rapidement vu dans l’AGOA une opportunité unique. Le textile, déjà amorcé par les investissements asiatiques, s’est engouffré dans cette brèche. En moins d’une décennie, le Lesotho a bâti une industrie quasi exclusivement tournée vers l’exportation vers les États-Unis.

Mais derrière l’apparente réussite, la logique révèle une fragilité structurelle. D’abord, l’industrie textile du Lesotho fonctionne comme une enclave : les matières premières coton, tissus, accessoires proviennent d’Asie, notamment de Chine et de Taïwan. Sur place, il ne s’agit que d’assemblage, avec très peu de transformation locale. Le résultat est une faible valeur ajoutée domestique, les marges et l’innovation étant captées ailleurs dans la chaîne de valeur.

Ensuite, l’AGOA n’a pas favorisé une diversification économique. Au contraire, il a renforcé la spécialisation unilatérale du Lesotho, qui a mis la quasi-totalité de ses œufs dans le même panier. Le textile est devenu l’épine dorsale des recettes fiscales et de l’emploi formel, au détriment d’autres secteurs qui auraient pu servir de relais en cas de crise.

La dépendance est donc double : géographique, puisque les États-Unis absorbent plus de 85 % des exportations textiles du Lesotho ; et structurelle, puisque l’économie repose sur un seul produit transformé de manière limitée. Dans un tel modèle, toute fluctuation de la politique commerciale américaine : fin de l’AGOA, introduction de tarifs, concurrence accrue se traduit mécaniquement par un choc pour l’ensemble de l’économie basotholand.

En d’autres termes, l’AGOA, pensé comme un instrument de développement, a certes permis une industrialisation rapide, mais au prix d’une vulnérabilité systémique. Le pays a industrialisé son économie sans véritablement la souverainiser. Et c’est précisément cette faiblesse qu’expose aujourd’hui la décision américaine d’imposer de nouveaux tarifs.

Les tarifs US : un choc asymétrique

Depuis plusieurs mois, les nouveaux droits de douane imposés par Washington sur certaines catégories de textile ont bouleversé l’équilibre fragile de l’économie du Lesotho. Ce qui n’était, pour les décideurs américains, qu’un ajustement technique de politique commerciale s’est transformé en crise sociale et économique majeure pour ce petit pays enclavé.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plusieurs usines, jadis en pleine activité à Maseru et Maputsoe, ont réduit leurs cadences, certaines ont fermé, entraînant la perte de milliers d’emplois. Les exportations textiles vers les États-Unis, autrefois moteur de la croissance, ont reculé de près d’un tiers en moins d’un an. Les investisseurs asiatiques, qui avaient afflué au Lesotho grâce aux avantages de l’AGOA, déplacent désormais une partie de leur production vers le Vietnam ou le Bangladesh, marchés jugés plus stables et compétitifs.


Cette asymétrie du choc est flagrante :

  • Pour Washington, il s’agit d’une simple variable d’ajustement dans une stratégie mondiale de défense des industries locales.
  • Pour Maseru, c’est une perte de recettes fiscales, de devises et surtout d’emplois, qui menace la stabilité politique et sociale du pays.

Les effets se ressentent jusque dans les foyers. Le textile, l’un des rares secteurs offrant un emploi formel aux femmes jeunes et peu qualifiées, s’effondre. La disparition de revenus réguliers entraîne une montée de la pauvreté, une hausse de l’insécurité alimentaire et une dépendance accrue aux programmes sociaux déjà fragilisés. Les tensions sociales se multiplient, et le gouvernement doit gérer une contestation grandissante face à son incapacité à protéger un secteur aussi vital. Plus largement, ce choc révèle la vulnérabilité structurelle d’une industrialisation construite sur un client unique. En pariant presque exclusivement sur l’accès au marché américain, le Lesotho s’est retrouvé otage d’une décision prise à des milliers de kilomètres, qui redessine brutalement son paysage économique et social.

Un révélateur continental – le piège de la dépendance

Le drame économique que traverse le Lesotho n’est pas une exception ; il agit comme un miroir grossissant des vulnérabilités africaines. De nombreux pays du continent reposent encore sur un produit phare ou un marché unique pour soutenir leurs recettes fiscales, leurs devises et une part essentielle de l’emploi.

L’exemple est criant dans les industries extractives : le cuivre en Zambie, le pétrole au Nigeria ou en Angola, l’or au Ghana. Chaque fois, un retournement des prix mondiaux ou une décision géopolitique venue d’ailleurs provoque une onde de choc nationale, plongeant les gouvernements dans une gestion de crise permanente. Ce que le Nigeria vit avec le pétrole, le Lesotho le subit aujourd’hui avec le textile. La logique est la même : une dépendance unilatérale qui transforme la politique économique en exercice de vulnérabilité. Le pays devient tributaire non de ses propres politiques industrielles, mais de décisions prises à l’étranger par les cours mondiaux, par des accords commerciaux, ou par les arbitrages stratégiques de puissances économiques lointaines.

Ce que révèle le cas du Lesotho, c’est le coût social immédiat d’une telle dépendance. Quand une matière première s’effondre, c’est un budget public qui vacille. Quand un régime préférentiel change, ce sont des milliers d’emplois qui disparaissent du jour au lendemain. Dans les deux cas, l’impact n’est pas seulement économique : il est social, politique et institutionnel. Les protestations, la montée de l’instabilité et la perte de légitimité des gouvernements en sont les symptômes visibles.

Plus largement, le choc met en évidence le piège de la spécialisation extravertie : une industrialisation sans profondeur, dépendante d’intrants importés et de débouchés étrangers, qui ne génère ni innovation locale, ni intégration régionale. Tant que les pays africains ne parviendront pas à multiplier leurs marchés, diversifier leurs produits et renforcer leurs chaînes de valeur internes, ils resteront exposés à ces chocs asymétriques qui compromettent leurs trajectoires de développement.

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