La valorisation des services écosystémiques a été conçue comme un moyen d’inscrire la nature dans les calculs économiques et de rendre visibles des biens jusque-là ignorés. Les méthodes sont solides, affinées depuis cinquante ans, et les chiffres produits impressionnent par leur rigueur. Pourtant, leur influence réelle dans les arbitrages politiques reste marginale. Le problème ne tient pas seulement aux incertitudes techniques ou aux coûts élevés des évaluations. La clé est ailleurs : la décision publique n’est jamais un calcul neutre, mais une négociation sociale et politique. Les décideurs se meuvent dans des arènes de pouvoir, où les chiffres deviennent des arguments parmi d’autres, utilisés pour convaincre ou pour légitimer une orientation. L’ESV n’est pas une boussole neutre ; c’est un outil de plaidoyer mobilisé dans des rapports de force où le langage économique sert à renforcer la crédibilité d’un camp plus qu’à trancher objectivement.
Les paiements pour services écosystémiques : transaction ou administration déguisée ?
Les PSE ont longtemps été présentés comme l’incarnation d’un marché direct entre bénéficiaires et fournisseurs de services écologiques. Cette promesse de simplicité masque une réalité bien plus complexe. Sur le terrain, rares sont les programmes qui fonctionnent comme de « pures transactions ». La plupart reposent sur des chaînes administratives lourdes, des intermédiaires multiples et une forte dépendance à des dispositifs réglementaires. Au lieu de substituer la régulation par le marché, les PSE produisent une hybridation : ils combinent incitations financières et encadrement public. Loin de briser les logiques traditionnelles, ils les réorganisent. Ce mécanisme rappelle que tout instrument économique, même quand il prétend réduire la bureaucratie, se greffe sur des structures institutionnelles préexistantes. Ce n’est pas un contournement du politique, mais une manière différente de l’habiter.
Le biodiversity banking illustre encore mieux le paradoxe. En apparence, il s’agit d’un marché de compensation, où la destruction d’un écosystème peut être « compensée » par la restauration ailleurs. En pratique, ce marché ne fonctionne que si l’État impose des règles strictes de non-perte nette, fixe des standards écologiques, et contrôle chaque transaction. Autrement dit, ce mécanisme repose sur une construction institutionnelle massive : avocats, ingénieurs, scientifiques, agents administratifs. L’échange monétaire ne représente qu’une fine couche ajoutée à une structure déjà fortement régulée. Ce que l’on appelle marché est en réalité un dispositif administratif sophistiqué, où l’autorité publique reste l’acteur central.
Le cœur du problème est peut-être que les modèles dominants hérités des analyses coûts-bénéfices ou de programmes comme TEEB se focalisent sur l’« efficacité marginale » sans remettre en cause les structures qui causent la perte de biodiversité. Or, l’agriculture intensive, l’urbanisation ou l’exploitation forestière sont soutenues par des politiques publiques qui encouragent la destruction au nom de la croissance. Dans ce cadre, les instruments économiques apparaissent comme des pansements correctifs sur un système qui produit lui-même la crise. Ils promettent d’optimiser à la marge, mais n’interrogent pas les contradictions structurelles. C’est pourquoi ils semblent « échouer » : ils s’attaquent aux symptômes plus qu’aux causes profondes.
Et si nous parlions d’artisanat plutôt que d’outils ?
L’échec relatif des outils économiques pour la biodiversité n’est pas lié à leur conception théorique, mais au fait qu’ils sont immergés dans des arènes sociales, politiques et stratégiques. Leur efficacité dépend moins de leur perfection technique que de la capacité des acteurs à les manier avec habileté, à les adapter aux contextes et à les intégrer dans des coalitions plus larges. Plutôt que d’attendre un instrument miracle, il faut assumer que la gestion de la biodiversité relève d’un métier d’artisanat collectif : combiner régulation, incitations, normes sociales, pratiques locales et stratégies politiques. Les outils économiques ne sont ni de simples solutions de marché ni des échecs programmés. Ce sont des pièces d’un puzzle plus vaste, dont la réussite dépend de notre aptitude à les utiliser avec intelligence, en tenant compte des rapports de force et des valeurs multiples qui traversent la société.
A retenir
- La valorisation monétaire des services écosystémiques reste surtout un outil de plaidoyer plus qu’un véritable instrument de décision.
- Les PSE et le biodiversity banking ne fonctionnent pas comme des marchés purs : ce sont des mécanismes hybrides, dépendants d’un fort encadrement institutionnel.
- Les modèles économiques dominants traitent la biodiversité comme une externalité à corriger, sans remettre en cause les politiques qui la détruisent.
- L’efficacité des outils économiques dépend avant tout de la capacité des acteurs à les manier stratégiquement dans des contextes sociaux et politiques complexes.
- La biodiversité ne se gère pas avec des recettes toutes faites : c’est un métier d’artisanat collectif, où les outils économiques sont utiles seulement s’ils sont intégrés dans une action organisée plus large.

