ÉDITO : L’acte d’accusation de la pauvreté structurelle
1,1 milliard d’êtres humains croupissent dans la pauvreté multidimensionnelle aiguë. Ce n’est pas une statistique, c’est une sentence, la conséquence froide et implacable de l’échec de nos systèmes de gouvernance globale. Nous sommes au pied du mur de l’Agenda 2030, et les résultats récents de l’Indice de Pauvreté Multidimensionnelle n’offrent pas une lecture de progrès, mais un véritable acte d’accusation. Qui sont les victimes ? Ce ne sont pas des accidents isolés ; ce sont 584 millions d’enfants, l’avenir que nous prétendons protéger et la majorité écrasante des pauvres (83,7 %) reléguée aux périphéries rurales du monde. La pauvreté multidimensionnelle est plus de deux fois plus élevée chez les enfants que chez les adultes, et la guerre, loin d’être un facteur externe, est le catalyseur de cette catastrophe. Notre engagement solennel à « ne laisser personne de côté » sonne creux lorsque les laissés-pour-compte sont, en réalité, les plus nombreux, les plus jeunes et ceux qui voient le rythme de leur libération ralenti par la violence. C’est la défaite froide de l’ambition globale, une crise de la dignité que nous avons collectivement permis d’institutionnaliser.
Le Piège Rural et Infantile : Une Analyse de Maîtrise de l’IPM 2024
Le diagnostic posé par l’IPM 2024, développé par l’OPHI et le PNUD, transcende l’évaluation monétaire en mesurant la privation simultanée dans trois dimensions essentielles : santé, éducation et niveau de vie. Cette méthode révèle non seulement l’ampleur de la pauvreté, mais sa nature structurelle et son lieu de concentration. Sur les 1,1 milliard de personnes en situation de pauvreté aiguë, la démographie est sans appel : plus de la moitié sont des enfants de moins de 18 ans. Globalement, l’incidence de la pauvreté multidimensionnelle chez les enfants atteint 27,9 %, soit plus du double des 13,5 % observés chez les adultes. Ce déséquilibre est d’une importance capitale pour la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD), car une privation subie durant l’enfance (comme la malnutrition ou l’absence de scolarité) compromet irréversiblement le capital humain et la capacité future d’une nation à sortir du cycle de la misère.
L’analyse de l’IPM 2024 démontre que cette vulnérabilité infantile n’est pas un simple corollaire de la pauvreté, mais un phénomène intrinsèque qui persiste même dans les pays ayant réussi une réduction spectaculaire de la pauvreté globale. En Argentine, par exemple, où l’incidence de la pauvreté est extrêmement faible (0,4 %), la part des enfants parmi la population pauvre reste supérieure à la moitié, s’élevant à 53,7 %. À Tonga, avec une incidence de 0,9 %, 56,0 % des pauvres sont des enfants. Ces exemples, tirés de contextes où la pauvreté marginale devrait être facilement jugulée, confirment que les mécanismes nationaux d’atténuation de la pauvreté échouent souvent à atteindre les ménages avec enfants, même dans les zones les plus favorisées, nécessitant une réorientation radicale des politiques de protection sociale et d’accès aux services.
À cette crise de l’âge s’ajoute le facteur géographique : l’écrasante majorité des pauvres se trouve au-delà du seuil des grandes agglomérations. Le rapport stipule que 962 millions de personnes, soit 83,7 % de l’ensemble des pauvres, résident en milieu rural. La disparité entre le taux de pauvreté de la population rurale (28,0 %) et celui de la population urbaine (6,6 %) met en lumière une inégalité territoriale profonde. Historiquement, les investissements dans les infrastructures, l’éducation et la santé ont privilégié les centres urbains, créant un fossé de développement qui condamne les zones rurales à des privations persistantes et interconnectées. Ce fardeau géographique est le plus lourd en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, qui concentrent à elles seules 83,2 % des 1,1 milliard de pauvres du monde.
L’approche multidimensionnelle permet d’identifier précisément la nature de ces privations cumulées, qui définissent la condition de ces 1,1 milliard d’individus. Pour près d’un milliard d’entre eux, les privations les plus courantes touchent directement aux standards de vie et aux objectifs de durabilité environnementale et sanitaire. 998 millions manquent de combustible de cuisson adéquat, s’attaquant directement à l’ODD 7 (énergie propre) et à la santé respiratoire ; 886 millions sont privés de logement adéquat ; et 828 millions vivent sans assainissement convenable, une carence fondamentale pour l’ODD 6 (eau et assainissement). De plus, 579 millions de personnes pauvres n’ont pas accès à l’électricité, entravant l’éducation et l’accès à l’information. Ces chiffres ne sont pas des indicateurs isolés ; ils forment un faisceau de déficits qui se renforcent mutuellement, empêchant l’autonomisation et la sortie de la pauvreté, notamment par l’éducation, comme l’atteste le fait que 482 millions de personnes pauvres vivent dans des ménages où au moins un enfant n’est pas scolarisé.
L’analyse la plus troublante du rapport est la superposition de ce piège rural-enfantin avec la réalité du conflit violent, thème central de l’édition 2024. Le rapport établit que près de 40,0 % des pauvres multidimensionnels (455 millions de personnes) vivent dans des pays caractérisés par la guerre, la fragilité et/ou un faible niveau de paix. L’incidence de la pauvreté dans les pays en état de guerre (selon la classification UCDP) est de 34,8 %, contre seulement 10,9 % dans les pays sans conflit ou avec des conflits mineurs. Ce « nexus pauvreté-conflit » est un cycle destructeur où la pauvreté rend les sociétés plus vulnérables aux conflits (par l’exacerbation des inégalités horizontales) et où le conflit détruit les infrastructures et les actifs (logements, écoles, systèmes d’eau) nécessaires pour réduire la pauvreté.
L’effet délétère du conflit sur les progrès est quantifiable et alarmant. Les efforts de réduction de la pauvreté sont « ralentis, voire inversés » dans les zones les plus touchées. Le rythme moyen de réduction annuelle relative de l’IPM est de 7,8 % pour les pays non touchés par un conflit, mais chute dramatiquement à seulement 3,0 % dans les pays en guerre. L’exemple de l’Afghanistan est la preuve irréfutable de cet effet : entre 2015/2016 et 2022/2023, l’incidence de la pauvreté a augmenté de plus de 5 points de pourcentage, ajoutant 5,3 millions d’Afghans à la catégorie des pauvres multidimensionnels. Cette augmentation a touché les enfants de manière disproportionnée (hausse de 7 points de pourcentage chez les enfants contre 3 points de pourcentage chez les adultes) et a été plus prononcée en zone rurale (6,3 points de pourcentage) qu’en zone urbaine (3,8 points de pourcentage).
En examinant les indicateurs spécifiques, l’impact du conflit sur la dignité humaine est manifeste : la proportion de la population pauvre et privée d’électricité est de 26,9 % dans les pays en guerre, contre seulement 5,6 % dans les pays non touchés, ce qui démontre la destruction ciblée des infrastructures. De même, la proportion de la population pauvre avec un enfant non scolarisé grimpe à 17,7 % dans les pays en guerre, contre 4,4 % ailleurs, confirmant comment la violence anéantit l’ODD 4 (Éducation de qualité). Le défi est d’autant plus grand que les données sur la pauvreté sont « probablement sous-estimées » dans les contextes de conflit, car la collecte d’informations est extrêmement difficile dans ces zones.
Ce rapport nous offre un aperçu analytique sans précédent sur les lieux et les populations que le développement mondial a structurellement négligés. Sans une stratégie qui affronte de front le fait que les enfants des campagnes sont la majorité silencieuse et la plus démunie, le rêve d’un monde sans pauvreté restera une ambition trahie par nos propres chiffres.

