Depuis trois décennies, les outils économiques pour la biodiversité (OEB) sont promus comme des solutions capables d’intégrer la nature dans les logiques de décision. En donnant un prix aux services écosystémiques, en rémunérant leur préservation ou en créant des marchés de compensation, ils promettent de réconcilier rationalité économique et conservation. Pourtant, leurs résultats sur le terrain sont souvent décevants. La raison tient à une illusion longtemps entretenue : celle de leur neutralité et de leur universalité. Ces instruments n’existent jamais à l’état pur. Ils fonctionnent toujours comme des compromis normatifs, hybrides et fragiles, qui articulent des registres de valeurs hétérogènes. Loin d’être techniques et transparents, ils sont traversés par des enjeux sociaux, politiques et culturels qui conditionnent leur efficacité. La théorie de la justification de Boltanski et Thévenot permet d’éclairer cette réalité. Elle montre que toute décision collective mobilise des « ordres de grandeur » incommensurables : civique, marchand, industriel, domestique, réputationnel, esthétique, et, plus récemment, écologique. Les OEB se situent précisément à l’intersection de ces logiques. Ils ne résolvent pas les tensions entre elles : ils les organisent en compromis. Leur efficacité dépend donc moins de leur architecture théorique que de leur capacité à être perçus comme légitimes par des acteurs porteurs de visions différentes de la nature.
Que révèlent les expériences en Amérique latine et en Afrique ?
L’expérience du Costa Rica est souvent citée comme une réussite des paiements pour services environnementaux (PSE). Mais si ces programmes ont contribué à la régénération forestière, leur succès tenait autant à la solidité institutionnelle et à la confiance locale qu’à la logique marchande du paiement. Dans d’autres cas, comme au Mexique, les communautés rurales ont reproché à ces dispositifs de réduire la forêt à un simple stock de carbone, ignorant ses dimensions culturelles et spirituelles. En Afrique, des projets similaires ont échoué faute de prise en compte des structures sociales : dans certains bassins versants d’Afrique de l’Ouest, les PSE ont été rejetés car ils contredisaient des règles coutumières de gestion collective.
Les mécanismes de compensation montrent la même ambiguïté. Aux États-Unis, le wetland banking ne fonctionne que grâce à une régulation étatique stricte et à des normes scientifiques robustes. En Afrique du Sud, des projets inspirés du même modèle ont été critiqués pour leur faible suivi et leur dépendance à la seule logique marchande, donnant l’impression que la biodiversité pouvait s’acheter sans réelle garantie écologique. Enfin, l’évaluation économique des services écosystémiques, censée offrir un langage universel, produit souvent des décalages culturels. Au Kenya, chiffrer la valeur touristique des éléphants n’a pas suffi à convaincre des agriculteurs confrontés quotidiennement à la destruction de leurs cultures par ces mêmes animaux. Ici, l’outil monétaire franchit difficilement la frontière culturelle entre la logique globale des bailleurs et la réalité locale des communautés.
Comment les compromis se construisent-ils et échouent-ils ?
Les OEB sont des instruments hybrides par nature. Les PSE ne sont pas de simples transactions, mais des négociations sociales où se combinent incitation financière, mesure technique et reconnaissance symbolique. L’exemple de Vittel en France illustre bien ce caractère composite : les paiements aux agriculteurs ont fonctionné parce qu’ils étaient accompagnés de relations de confiance, de reconnaissance sociale et d’une stratégie de réputation. À l’inverse, en Afrique, plusieurs dispositifs ont échoué parce que les paiements étaient perçus comme des intrusions, imposés sans dialogue avec les communautés.
Le biodiversity banking repose lui aussi sur des compromis complexes. Il combine obligation légale, normes scientifiques et possibilité d’échanger des crédits. Mais dans les contextes où l’État n’a pas les moyens d’imposer et de contrôler ces obligations, comme dans certains pays africains, la logique marchande prend le dessus et fragilise tout le dispositif. Quant aux évaluations monétaires, elles sont elles-mêmes des compromis industriels et marchands. Elles traduisent des fonctions écologiques en prix, mais elles sont souvent utilisées comme instruments de plaidoyer, mobilisant aussi des registres de renommée. C’est précisément parce qu’elles sont hybrides qu’elles suscitent tant de critiques. Lorsque les compromis sont déséquilibrés, ils échouent. En Amérique latine, la domination des logiques industrielles et marchandes a souvent marginalisé les valeurs domestiques et culturelles, alimentant la défiance. En Afrique, les financements internationaux tendent à imposer des cadres standardisés, renforçant les asymétries de pouvoir. Ces échecs ne sont pas accidentels : ils révèlent le retard de compréhension de ce qu’impliquent réellement les OEB. Trop longtemps, ils ont été pensés comme des outils techniques, alors qu’ils sont des espaces de confrontation politique et culturelle.
Vers un artisanat politique de la biodiversité
Les outils économiques ne sont pas des solutions toutes faites mais des
compromis hybrides, mêlant logiques
marchandes, civiques,
industrielles et culturelles. Leur efficacité
repose sur leur légitimité : reconnaissance des
savoirs locaux, transparence des règles et régulation
publique. Utilisés avec discernement, ils deviennent un travail
d’artisanat politique, capable de transformer des compromis
fragiles en leviers crédibles de conservation.
Comment transformer des compromis en instruments légitimes ?
Si les OEB échouent souvent, ce n’est pas parce qu’ils sont mal conçus en théorie, mais parce qu’ils sont appliqués comme s’ils pouvaient s’imposer au-delà des contextes sociaux et culturels. Leur légitimité dépend de la capacité à reconnaître la pluralité des valeurs et à assumer les frontières qu’ils franchissent. La conservation ne peut pas être pensée uniquement en termes d’efficacité économique ou de prix ; elle doit aussi se confronter à des logiques de justice, de mémoire, de souveraineté et de spiritualité. C’est précisément ce qui a été trop longtemps ignoré.
Transformer ces compromis fragiles en instruments crédibles suppose d’accepter les remises en question fondamentales qu’ils soulèvent : qui définit la valeur de la nature ? Quels registres sont invisibilisés par la monétarisation ? Quels acteurs tirent profit du compromis et lesquels en sont exclus ? En Amérique latine comme en Afrique, les expériences montrent que l’efficacité n’émerge pas de la sophistication des modèles, mais de la qualité du dialogue entre visions du monde. Les PSE fonctionnent quand ils s’appuient sur les savoirs locaux ; les compensations réussissent quand elles reposent sur une régulation forte et transparente ; les évaluations monétaires sont utiles lorsqu’elles complètent, et non remplacent, d’autres formes de justification. En définitive, les OEB ne sont pas des solutions techniques universelles mais des instruments d’artisanat politique. Leur avenir dépend de notre capacité à reconnaître la pluralité irréductible des valeurs, à négocier des compromis explicites, et à construire des dispositifs qui franchissent les frontières culturelles sans les effacer. L’économie peut éclairer la conservation, mais elle ne peut pas prétendre en détenir seule la vérité. Tant qu’elle refusera ces remises en question, ses instruments resteront fragiles.
À retenir
- Les outils économiques pour la biodiversité (PSE, compensations, évaluations monétaires) ne sont jamais neutres : ils incarnent des compromis entre des valeurs multiples et incommensurables.
- Leur efficacité dépend moins de leur perfection théorique que de leur capacité à franchir les frontières culturelles et à être perçus comme légitimes par les acteurs concernés.
- Les échecs récurrents révèlent un retard de compréhension : trop longtemps, on a pensé que ces instruments pouvaient être universels et techniques, alors qu’ils sont profondément politiques et contextuels.
- Les OEB obligent à des remises en question fondamentales : qui définit la valeur de la nature ? quels registres sont invisibilisés par l’économie ? qui gagne et qui perd dans ces compromis ?

