Le paradoxe de la souveraineté alimentaire en 2025 : quand la loi de l’offre et de la demande se heurte aux politiques de résilience

Temps de lecture : 5 minutes

En 2025, l’alimentation reste au centre des inquiétudes planétaires. Les marchés mondiaux n’ont toujours pas retrouvé un équilibre stable après une décennie marquée par la pandémie de COVID-19, la guerre en Ukraine, les tensions commerciales et les dérèglements climatiques. Les prix alimentaires mondiaux, mesurés par l’indice de la FAO, sont restés à des niveaux supérieurs de près de 30 % à leur moyenne de la décennie précédente, malgré des fluctuations récentes. Dans de nombreux pays en développement, l’inflation alimentaire dépasse les 20 %, creusant les inégalités et exacerbant la pauvreté urbaine. Dans ce contexte, la question de la souveraineté alimentaire est redevenue une priorité stratégique. Mais à mesure que les États cherchent à reprendre le contrôle sur leur approvisionnement, un paradoxe s’impose : les politiques visant à renforcer la résilience nationale se heurtent aux dynamiques du marché mondial, où la loi de l’offre et de la demande impose ses propres logiques.

La souveraineté alimentaire, concept popularisé par les mouvements paysans comme La Via Campesina dans les années 1990, est désormais reprise par les gouvernements eux-mêmes. Elle ne se limite plus à un slogan militant : elle s’inscrit dans les législations, les politiques agricoles et les stratégies de sécurité nationale. La France, par exemple, a inscrit dans ses débats récents la nécessité de soutenir les générations futures d’agriculteurs et de protéger les terres agricoles face à la spéculation. Plusieurs pays africains, de leur côté, adoptent des plans nationaux pour réduire leur dépendance aux importations de céréales, alors que le continent importe encore près de 85 % de son blé. L’Inde, en réponse aux flambées de prix, a multiplié les restrictions à l’exportation de riz et de blé pour protéger son marché intérieur, au détriment des pays importateurs vulnérables. Ces politiques révèlent une tension croissante entre la logique universelle des marchés et l’exigence politique de résilience alimentaire.

La loi de l’offre et de la demande impose une vérité simple : les marchés agricoles sont interconnectés, et une restriction imposée dans un pays se répercute immédiatement sur les autres. Lorsque l’Inde bloque ses exportations de riz en 2023, le prix du riz thaïlandais augmente de 15 % en un mois, entraînant une flambée des prix en Afrique de l’Ouest. Lorsque la Russie restreint ses exportations d’engrais azotés, c’est toute la chaîne de valeur agricole mondiale qui s’en trouve affectée, car la fertilité des sols dans le Sud dépend massivement des intrants importés. Les tentatives nationales de sécuriser l’approvisionnement se traduisent donc souvent par des distorsions globales, qui affaiblissent les pays les plus vulnérables. Ce paradoxe illustre la difficulté de concilier la souveraineté alimentaire, entendue comme la capacité à nourrir sa population, avec la réalité d’un système agricole mondialisé, où les chocs circulent aussi vite que les marchandises.

En parallèle, la résilience des systèmes alimentaires, notamment dans les pays en développement, reste largement insuffisante. Les chocs climatiques se multiplient : sécheresses prolongées au Sahel, inondations en Asie du Sud, cyclones destructeurs dans l’océan Indien. Chaque événement climatique détruit des récoltes, fait grimper les prix et fragilise les revenus des petits producteurs. La Banque mondiale estime que les pertes agricoles liées aux catastrophes climatiques dépassent 200 milliards de dollars sur la dernière décennie, un chiffre qui sape les efforts de production locale. Or, les financements disponibles pour l’adaptation agricole restent dérisoires : moins de 5 % des fonds climatiques mondiaux sont dédiés à l’agriculture, alors que c’est l’un des secteurs les plus exposés. Le paradoxe est ici manifeste : les pays proclament leur souveraineté alimentaire, mais sans investissements massifs dans l’adaptation, cette souveraineté reste un horizon fragile.

Les exemples concrets montrent l’ampleur du défi. En Côte d’Ivoire, le cacao représente près de 40 % des recettes d’exportation. Pourtant, la dépendance à cette monoculture expose le pays aux chocs de prix et aux pressions climatiques. Le gouvernement a lancé des programmes pour diversifier la production vivrière et soutenir les filières locales de riz et de manioc, dans une logique de souveraineté alimentaire. Mais sans infrastructures de stockage, sans mécanismes de stabilisation des prix, et avec des financements limités, ces efforts peinent à produire des résultats tangibles. Au Bénin, des lois foncières récentes tentent de sécuriser l’accès des jeunes à la terre, condition sine qua non pour renouveler le vivier d’agriculteurs. Cependant, l’exode rural, la spéculation foncière et les conflits liés aux droits coutumiers fragilisent cette stratégie. Ces deux cas illustrent la même contradiction : la souveraineté alimentaire ne se décrète pas, elle se construit dans la durée, avec des réformes foncières, des infrastructures adaptées et des politiques cohérentes.

L’histoire économique rappelle que les politiques de souveraineté alimentaire ne sont pas nouvelles. Dans les années 1970, à la suite des chocs pétroliers et des famines, plusieurs pays africains et asiatiques avaient déjà tenté de développer une agriculture autocentrée. Ces politiques, souvent appuyées par des subventions massives et des offices de commercialisation, ont parfois permis des gains de productivité, mais elles se sont aussi heurtées à la contrainte budgétaire et à l’ouverture commerciale imposée par les réformes structurelles des années 1980-1990. Aujourd’hui, le contexte est différent : la sécurité alimentaire n’est pas seulement une question économique, mais aussi de souveraineté politique. Les gouvernements doivent répondre à une opinion publique inquiète des pénuries, des prix élevés et de la dépendance extérieure. La souveraineté alimentaire est ainsi devenue une exigence de légitimité politique, même si elle contredit parfois les logiques d’efficience économique.

Un autre paradoxe se dessine : celui de la jeunesse agricole. Dans la plupart des pays en développement, plus de 60 % de la population a moins de 25 ans. Pourtant, l’agriculture reste perçue comme un secteur de survie, marqué par la pénibilité et le manque de perspectives. Les politiques de souveraineté alimentaire, si elles veulent être crédibles, doivent inclure une stratégie d’attractivité pour la jeunesse : accès au foncier, financement adapté, formation technique, et intégration des technologies numériques. L’agriculture de précision, l’irrigation intelligente, les plateformes numériques de marché sont autant d’outils qui peuvent transformer l’image et la productivité du secteur. Mais sans un cadre de financement robuste et sans réformes structurelles, ces innovations resteront marginales.

Le financement est précisément le nœud gordien de ce paradoxe. La souveraineté alimentaire exige des investissements massifs, mais la plupart des pays en développement sont étranglés par le poids de leur dette. En 2024, plus de 60 % des pays à faible revenu étaient en situation de surendettement ou à haut risque de surendettement selon le FMI. Dans ce contexte, les budgets agricoles sont souvent sacrifiés pour honorer le service de la dette. Les bailleurs internationaux, de leur côté, privilégient les programmes de sécurité alimentaire d’urgence au détriment des investissements de long terme. Cette logique de court terme entretient la dépendance et fragilise la résilience. Pourtant, des instruments innovants existent, comme les swaps dette-climat-agriculture, qui pourraient permettre de convertir une partie des dettes en investissements pour l’adaptation et la production locale. Mais leur mise en œuvre reste embryonnaire. En définitive, le paradoxe de la souveraineté alimentaire en 2025 tient en une double tension. D’un côté, une exigence politique et sociale de protéger les populations face aux chocs de prix, aux pénuries et aux dépendances extérieures. De l’autre, la réalité d’un marché agricole mondialisé, soumis à la loi de l’offre et de la demande, où chaque politique nationale produit des externalités globales. La souveraineté alimentaire, comprise comme un droit des peuples à se nourrir par leur propre production, se heurte à l’interdépendance structurelle des marchés. Elle ne peut réussir qu’à condition d’être pensée non comme un repli, mais comme une stratégie de résilience intégrée aux dynamiques régionales et mondiales.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *