La pauvreté en Afrique est-elle le résultat d’un échec de transformation structurelle ?

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La pauvreté est-elle encore mesurable par un seul chiffre ?

La pauvreté n’a jamais été une simple absence de revenu. Elle est privation de ressources, mais aussi privation de libertés réelles : incapacité d’accéder à la santé, à l’éducation, au logement, à la dignité, à la participation civique. Elle est multidimensionnelle par nature, et la réduire à un seuil monétaire, comme les 2,15 dollars par jour définis par la Banque mondiale, ne suffit plus à en saisir la profondeur. Aujourd’hui encore, environ 712 millions de personnes vivent sous ce seuil d’extrême pauvreté (Banque mondiale, 2023), dont près de 60 % en Afrique subsaharienne. Ces chiffres traduisent une réalité brute, mais ils ne disent rien de l’inégalité des chances, ni de la vulnérabilité face aux crises climatiques et géopolitiques.

Lorsque l’Indice de Développement Humain (IDH) fut lancé en 1990, il marqua une rupture. Pour la première fois, le développement ne se mesurait plus uniquement en termes de PIB par habitant. En intégrant le revenu, l’espérance de vie et l’éducation, il permettait de comparer la qualité de vie des populations. Mais plus de trente ans après, ses limites apparaissent clairement. En 2023, l’IDH mondial moyen atteignait 0,744, mais les contrastes sont extrêmes : la Suisse culmine à 0,967, alors que le Niger reste autour de 0,400 (PNUD, 2024). Plus encore, l’IDH masque des fractures internes. L’Afrique du Sud, avec un IDH supérieur à 0,70, connaît pourtant l’un des coefficients de Gini les plus élevés du monde (0,63), preuve qu’un progrès moyen peut coexister avec une société profondément polarisée.

Pauvreté multidimensionnelle et inégalités

Les tentatives de raffinement méthodologique se sont multipliées. L’Indice de Pauvreté Multidimensionnelle (MPI), élaboré par le PNUD et l’OPHI, mesure simultanément dix privations essentielles. Selon le rapport 2023, 1,1 milliard de personnes sont pauvres de manière multidimensionnelle, dont 534 millions en Afrique subsaharienne. Ce chiffre signifie que plus d’un Africain sur trois est privé à la fois d’éducation, de nutrition et d’infrastructures de base. À titre comparatif, l’Asie du Sud comptait encore 385 millions de pauvres multidimensionnels en 2023, mais ce nombre a chuté de près de moitié depuis 2010 grâce à l’industrialisation et à l’expansion des services sociaux. L’Afrique, en revanche, n’a réduit que marginalement sa pauvreté multidimensionnelle au cours de la même période, en raison de la croissance démographique, des conflits et de la vulnérabilité climatique.

L’histoire récente montre que les trajectoires de développement sont loin d’être uniformes. L’Asie de l’Est, portée par le modèle de l’industrialisation exportatrice, a connu en cinquante ans une réduction spectaculaire de la pauvreté : la Chine a fait passer son taux de pauvreté extrême de 66 % en 1990 à moins de 1 % en 2020. En Amérique latine, les politiques sociales ciblées comme le programme Bolsa Família au Brésil ont permis des progrès notables, même si les crises économiques récurrentes freinent la dynamique. L’Afrique subsaharienne, elle, combine croissance économique soutenue (en moyenne 4 % par an entre 2000 et 2019) et stagnation sociale, car la croissance reste trop dépendante des matières premières et trop peu créatrice d’emplois formels. Cette « croissance sans transformation » constitue l’une des spécificités africaines contemporaines. La persistance de la pauvreté dans certains pays ne peut s’expliquer uniquement par le manque de ressources. Elle est le résultat de cercles vicieux où économie, politique et société se renforcent négativement. Des systèmes éducatifs sous-financés limitent le capital humain, des marchés du travail dominés par l’informalité empêchent la productivité, et des institutions fragiles entretiennent la corruption et la capture des rentes. À cela s’ajoutent les effets du climat : sécheresses prolongées au Sahel, inondations en Afrique de l’Est, cyclones en Afrique australe. Chaque choc environnemental devient un facteur de reproduction de la pauvreté, alimentant l’insécurité alimentaire et les migrations forcées.

L’aide internationale et les solutions endogènes : quels leviers ?

Les Objectifs de Développement Durable fixés pour 2030 semblent de plus en plus hors de portée. La Banque mondiale estime que, même avec une croissance soutenue, il sera impossible d’éliminer la pauvreté extrême dans la prochaine décennie. L’aide internationale reste essentielle dans les contextes de crise, mais ses résultats sont inégaux. Certaines études soulignent les effets de dépendance créés par les transferts extérieurs, tandis que d’autres rappellent que les véritables succès sont nés de politiques nationales ambitieuses. Le Kenya, par l’innovation numérique avec M-Pesa, a montré qu’une inclusion financière massive pouvait naître d’une initiative locale. Le Rwanda, en investissant dans la santé communautaire et l’éducation, a amélioré significativement ses indicateurs sociaux malgré des ressources limitées. Ces expériences démontrent que l’avenir du développement africain ne peut pas reposer seulement sur les bailleurs, mais sur la capacité des États et des sociétés civiles à inventer leurs propres modèles.

Quels futurs pour l’Afrique ?

Au cours des trente dernières années, l’Afrique subsaharienne a connu une croissance économique soutenue mais incomplète. Entre 1990 et 2019, la région a enregistré une croissance annuelle moyenne proche de 4 %, supérieure à celle des décennies précédentes. Pourtant, cette performance n’a pas eu l’effet de transformation que l’on observe en Asie de l’Est. L’Afrique subsaharienne concentre encore près de 60 % des personnes vivant sous le seuil de pauvreté internationale (Banque mondiale, 2023). Ce contraste illustre un point central : la croissance africaine, trop dépendante des matières premières, reste vulnérable aux cycles mondiaux et n’a pas généré suffisamment d’emplois productifs. La structure de la croissance africaine explique en partie ce paradoxe. Les secteurs moteurs ont été les ressources extractives, les télécommunications et les services financiers. L’agriculture, qui emploie encore plus de 50 % de la population active, n’a pas connu le même essor productif que celui observé en Asie avec la “révolution verte”. L’industrie manufacturière, au lieu de croître, a stagné autour de 10 à 12 % du PIB, confirmant le diagnostic d’une industrialisation manquée ou retardée. Le secteur informel, quant à lui, absorbe plus de 80 % de l’emploi non agricole, freinant la productivité globale et la mobilisation fiscale.

L’avenir de l’Afrique dépend donc de sa capacité à transformer cette trajectoire de croissance incomplète en une trajectoire de développement structurel. Trois facteurs seront déterminants. Le premier est le dividende démographique. D’ici 2050, la population africaine atteindra 2,5 milliards d’habitants, dont plus de la moitié aura moins de 25 ans. Ce potentiel peut devenir une force de travail dynamique et un vaste marché intérieur, à condition que les investissements dans l’éducation et la santé soient massifs et soutenus. Faute de quoi, cette jeunesse deviendrait une population marginalisée, source de migrations massives et de tensions sociales. Le deuxième facteur est la diversification productive. Sans montée en gamme agricole et sans industrialisation, la croissance africaine restera vulnérable aux fluctuations des prix mondiaux. Les expériences réussies montrent la voie : l’Éthiopie, en misant sur le textile et l’agro-industrie, a commencé à créer une base manufacturière, tandis que le Rwanda a démontré qu’une politique de services numériques pouvait attirer des investissements étrangers. Ces exemples restent toutefois isolés, et la généralisation de tels modèles suppose une intégration régionale plus forte et une amélioration des infrastructures. Le troisième facteur est la capacité institutionnelle. La qualité des institutions conditionne la transformation structurelle. Les pays qui ont investi dans la stabilité politique, la mobilisation fiscale et la transparence, comme le Botswana ou Maurice, affichent une trajectoire plus soutenable. À l’inverse, les États marqués par la corruption, la fragmentation politique ou les conflits voient leurs gains de croissance s’éroder.

Les perspectives de développement sur le continent se dessinent en trois scénarios. Dans le premier, l’Afrique parvient à capter son dividende démographique et à diversifier son économie : elle devient un moteur de la croissance mondiale, contribuant à plus de 25 % de la main-d’œuvre mondiale et intégrée dans les chaînes de valeur régionales et globales. Dans le second scénario, les réformes tardent, les inégalités s’aggravent et la croissance reste volatile : l’Afrique demeure dépendante des matières premières et vulnérable aux crises climatiques. Dans le scénario le plus pessimiste, les chocs climatiques et sécuritaires s’accumulent, et la pauvreté de masse persiste malgré la croissance démographique, plongeant une partie du continent dans une instabilité chronique. L’histoire économique des trente dernières années a montré que la croissance sans transformation ne suffit pas. Les trente prochaines détermineront si l’Afrique deviendra l’un des pôles moteurs de l’économie mondiale ou si elle restera prisonnière de la pauvreté et des inégalités structurelles.

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