La dette publique dans les pays en développement est redevenue l’un des enjeux centraux de l’économie mondiale en 2025. La situation actuelle illustre une contradiction flagrante : tandis que les économies avancées, au sein de l’OCDE, s’apprêtent à réduire leurs taux directeurs dans un contexte de désinflation progressive, de nombreux pays du Sud continuent de faire face à une inflation persistante, à des monnaies affaiblies et à des coûts d’emprunt prohibitifs. Cette asymétrie monétaire et financière accentue les fractures Nord-Sud et révèle à quel point les crises de la dette ne sont pas de simples accidents conjoncturels, mais des symptômes structurels d’un système financier international profondément inégal. Les données récentes de la CNUCED a ces sujets sont édifiantes. La dette publique mondiale dépasse désormais 100 000 milliards de dollars, dont environ 31 000 milliards concernent les pays en développement. Leur dette a crû deux fois plus vite que celle des économies avancées depuis 2010, et le coût du service de la dette extérieure a atteint 487 milliards de dollars en 2023, soit davantage que ce que ces pays consacrent, en moyenne, à l’éducation ou à la santé. L’ampleur de cette ponction budgétaire démontre que la dette n’est pas seulement une variable macroéconomique : elle conditionne directement la trajectoire de développement humain et les capacités d’investissement à long terme.
La Zambie, qui a fait défaut en 2020, continue de négocier laborieusement sa restructuration. Avec une dette extérieure estimée à 23 milliards de dollars pour un PIB de l’ordre de 30 milliards, et une inflation avoisinant 16 %, le pays est enfermé dans un dilemme insoluble : soit il honore ses créanciers au prix d’une austérité sociale sévère, soit il se rapproche d’un nouvel effondrement de crédibilité. Le Ghana a connu une trajectoire similaire, avec une inflation dépassant les 25 % en 2024 et un service de la dette représentant plus de 40 % des recettes fiscales. Au Pakistan, la pression est telle que le pays dépend désormais de tranches successives du FMI pour éviter un défaut désordonné, mais au prix de coupes budgétaires qui attisent le mécontentement social. La Tunisie et le Sri Lanka connaissent également des contraintes budgétaires où le poids de la dette compromet la stabilité politique. Ces cas, loin d’être isolés, dessinent un paysage global où la soutenabilité de la dette devient un problème systémique.
Les dynamiques d’une crise prolongée
Comprendre la gravité de la situation implique d’analyser les mécanismes qui alimentent cette crise prolongée. La première source est l’héritage pandémique. La COVID-19 a contraint les gouvernements à accroître massivement leurs dépenses sociales et sanitaires dans un contexte où les recettes fiscales s’effondraient. Les déficits creusés ont été financés par de nouvelles dettes, souvent contractées en devises étrangères. À peine la crise sanitaire amortie, les effets de la guerre en Ukraine ont provoqué une flambée des prix énergétiques et alimentaires, aggravant les déficits extérieurs et accélérant l’érosion des réserves de change. La deuxième source est monétaire. Entre 2022 et 2024, la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne ont relevé leurs taux de manière inédite depuis les années 1980. Pour les pays en développement, la conséquence a été double : un renchérissement mécanique du service de la dette libellée en dollars et en euros, et une fuite massive de capitaux vers les actifs jugés plus sûrs. La hausse des primes de risque a fermé l’accès aux marchés internationaux de capitaux pour nombre d’États africains et asiatiques, qui n’ont plus pu refinancer leurs obligations qu’à des taux exorbitants, voire pas du tout.
La troisième source réside dans l’inflation domestique persistante. Alors que l’inflation recule dans les pays de l’OCDE, elle reste à deux chiffres dans de nombreuses économies en développement. La dépendance aux importations alimentaires et énergétiques, la faiblesse des monnaies locales et les effets de second tour sur les salaires entretiennent cette dynamique. Les banques centrales, pour éviter une spirale inflationniste, maintiennent des taux très élevés, ce qui renchérit le crédit domestique et étouffe l’investissement. Le résultat est un cercle vicieux : dette extérieure élevée, coûts d’emprunt prohibitifs, inflation persistante et croissance atone.
L’impact sur le développement humain et climatique
Ce qui distingue la crise actuelle des précédentes est l’ampleur de ses conséquences sociales et environnementales. Le poids du service de la dette réduit drastiquement la capacité des États à financer la santé, l’éducation et les infrastructures. Dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, le remboursement de la dette absorbe davantage de ressources publiques que les budgets de santé et d’éducation réunis. Cette compression budgétaire se traduit par des hôpitaux sous-équipés, des enseignants mal rémunérés et des infrastructures dégradées.
Les chiffres du secteur de la santé illustrent cette tension dramatique. L’Alliance Gavi a vacciné 1,1 milliard d’enfants depuis 2000, préservant près de 19 millions de vies. Mais pour la période 2026-2030, son objectif de 11,9 milliards de dollars de financement reste insuffisamment couvert, avec un déficit de près de 2,5 milliards. En 2024, malgré leurs difficultés budgétaires, les pays à faible revenu ont tout de même contribué à hauteur de 255 millions de dollars à la vaccination, démontrant la priorité qu’ils accordent à ce secteur vital. Or, sans soutien international accru, les campagnes vaccinales risquent d’être compromises, avec des millions d’enfants exposés à des maladies évitables. La question n’est donc pas seulement budgétaire : elle concerne directement le nombre de vies préservées ou perdues.
L’urgence est également climatique. En 2024, les banques multilatérales de développement ont mobilisé 137 milliards de dollars de financements climatiques, dont plus de 85 milliards pour les pays en développement. Ce chiffre est record, mais reste dérisoire face aux besoins estimés par l’ONU, qui se chiffrent à plusieurs centaines de milliards par an. Surtout, une grande partie de ces financements prend la forme de prêts, qui alourdissent encore la dette publique. Les pays vulnérables doivent ainsi choisir entre rembourser leurs créanciers et investir dans l’adaptation aux sécheresses, aux inondations et aux catastrophes naturelles qui deviennent plus fréquentes et plus destructrices. Le paradoxe est cruel : ceux qui contribuent le moins aux émissions de gaz à effet de serre sont ceux qui paient le prix le plus lourd, et qui s’endettent davantage pour financer leur survie climatique. Cette situation produit un effet d’éviction massif. Chaque dollar consacré au service de la dette est un dollar qui n’est pas investi dans la vaccination, dans la lutte contre le paludisme, dans l’adaptation aux chocs climatiques. L’OMS et le Fonds mondial estiment que des programmes ciblés pourraient préserver plusieurs millions de vies supplémentaires chaque décennie si les financements étaient disponibles. Gavi prévoit que l’introduction du vaccin antipaludique pourrait préserver 180 000 vies d’ici 2030. Mais ces projections dépendent de financements stables et concessionnels, qui aujourd’hui se heurtent à l’étau de la dette.
Quelle architecture pour briser le cycle ?
Les solutions ne manquent pas, mais leur mise en œuvre reste timide et fragmentée. La restructuration de la dette est indispensable, mais le cadre commun du G20 s’est révélé lent et inefficace, car il implique une négociation complexe entre créanciers aux intérêts divergents. Très peu de pays en ont réellement bénéficié de manière substantielle. Le FMI et la Banque mondiale continuent de jouer un rôle central, mais leurs prêts concessionnels sont insuffisants, et leurs conditionnalités, souvent axées sur l’austérité, exacerbent les tensions sociales. L’innovation financière doit être accélérée. Les swaps dette-climat, qui échangent une partie de la dette contre des engagements environnementaux, offrent une voie prometteuse, tout comme les obligations vertes et sociales ou les clauses de suspension de paiement en cas de catastrophe naturelle. Mais ces instruments restent marginaux et ne peuvent avoir un impact systémique sans un cadre institutionnel solide. De même, les financements climatiques doivent passer d’une logique de prêts à une logique de subventions ou de prêts quasi nuls pour éviter d’aggraver les vulnérabilités existantes.
La mobilisation des ressources domestiques est également cruciale. La plupart des pays en développement collectent moins de 15 % de leur PIB en recettes fiscales, contre plus de 30 % dans l’OCDE. Lutter contre l’évasion, élargir l’assiette et renforcer l’efficacité des administrations fiscales est une priorité pour réduire la dépendance à l’endettement extérieur. La contribution record de certains pays pauvres au financement de la vaccination, malgré leurs contraintes, démontre qu’il est possible de donner la priorité aux biens publics essentiels. Mais au-delà des solutions techniques, c’est l’architecture de la coopération internationale qui doit être repensée. Les résolutions issues de la conférence Financing for Development (FfD) de Séville rappellent la nécessité d’un système plus cohérent, qui dépasse la logique fragmentée des bailleurs actuels et qui articule les financements de la dette, du climat et du développement social. Elles insistent sur le principe d’alignement systémique : chaque dollar mobilisé doit être évalué non seulement à l’aune de sa rentabilité financière, mais aussi de son impact sur la santé, l’éducation et la transition écologique. Cette approche rejoint les 4P ( People, Planet, Prosperity, Peace) qui constituent un cadre de référence plus holistique. La dette ne doit plus être pensée comme une simple contrainte budgétaire mais comme un outil potentiellement orienté vers ces quatre finalités. Restructurer une dette n’est pas seulement un acte technique : c’est une décision qui peut protéger des millions de vies (People), préserver les écosystèmes (Planet), relancer les perspectives de croissance (Prosperity), et réduire les risques de déstabilisation sociale et politique (Peace).
Enfin, une réforme de la gouvernance internationale est nécessaire. La sous-représentation des pays du Sud dans les instances financières internationales compromet la légitimité et l’efficacité des mécanismes actuels. L’idée d’un mécanisme international de faillite souveraine, inspiré du droit des entreprises, mérite d’être remise au centre du débat. Elle permettrait une restructuration ordonnée, équitable et rapide, rompant avec les interminables négociations asymétriques actuelles.
La dette comme question de survie collective
La dette ne peut plus être traitée comme une simple variable comptable. Elle est devenue une ligne de fracture qui sépare la rhétorique des grands sommets internationaux des réalités brutales vécues dans les pays les plus fragiles. Chaque année, des centaines de milliards de dollars sont consacrés au service des créanciers, alors que quelques dizaines de milliards suffiraient à vacciner des millions d’enfants, à renforcer la résilience climatique des pays les plus vulnérables, ou à maintenir en vie des systèmes éducatifs et sanitaires à l’agonie. Ce décalage rend l’Agenda 2030, l’Accord de Paris ou encore les résolutions du Sommet de Séville sur le financement du développement presque incantatoires, tant que la logique du remboursement prime sur celle de la survie.
Les cas les plus emblématiques montrent l’absurdité du système : la Zambie, le Ghana ou le Sri Lanka voient leurs budgets absorbés par les intérêts de la dette tandis que leurs hôpitaux manquent de médicaments essentiels. Les petits États insulaires, en première ligne face à la montée des eaux et aux cyclones, doivent emprunter encore pour reconstruire ce que les catastrophes climatiques détruisent. Les pays en guerre ou en sortie de conflit, de l’Afghanistan au Soudan, portent une double peine : financer l’urgence humanitaire tout en remboursant des créanciers indifférents aux réalités locales. Dans ces contextes, parler de soutenabilité revient à masquer une évidence : ce système est insoutenable humainement, socialement et politiquement. Les engagements internationaux eux-mêmes deviennent fragiles si la dette continue d’absorber les ressources. Comment atteindre les ODD si un État dépense plus pour ses créanciers que pour ses écoles ? Comment respecter l’Accord de Paris si l’adaptation climatique est financée par de nouveaux emprunts qui creusent l’endettement ? Comment bâtir la paix si la jeunesse, privée d’avenir, voit dans l’émigration ou la contestation violente la seule issue possible ? La dette est désormais un nœud où se croisent santé, climat, éducation et sécurité, et c’est en ce sens qu’elle doit être traitée : non pas comme une affaire technique, mais comme une question de survie collective.
Continuer à gérer la dette dans une logique fragmentée et punitive, c’est accepter une nouvelle décennie perdue, cette fois à l’échelle mondiale. Mais choisir de la repenser dans l’esprit du pacte de Paris (4P) c’est ouvrir la possibilité d’un autre futur, où la solidarité financière devient l’infrastructure invisible du développement humain. Le courage consiste à admettre que chaque dollar investi dans un vaccin, dans une digue de protection, dans une école ou dans une médiation de paix produit un rendement social et économique infiniment supérieur à celui d’un remboursement immédiat. L’histoire jugera la communauté internationale à l’aune de cette vérité simple : l’austérité tue plus sûrement que les pandémies, et le fardeau de la dette, s’il n’est pas réformé, condamnera les plus fragiles à payer la facture d’un désordre mondial qu’ils n’ont pas créé. La dette est une épée suspendue au-dessus des pays en développement. La question n’est plus de savoir si elle tombera, mais si nous aurons la lucidité et la volonté de la transformer en levier de solidarité et de survie partagée.

