pourquoi un enfant à l’école manque au champ ?

Temps de lecture : 3 minutes

Le coût d’opportunité est l’un des concepts les plus révélateurs de l’économie : choisir une option, c’est renoncer à une autre. Dans les zones rurales africaines, ce dilemme prend une acuité particulière. Envoyer un enfant à l’école signifie perdre une main-d’œuvre précieuse pour l’exploitation familiale, alors que le garder aux champs revient à sacrifier des perspectives de mobilité sociale et économique. Entre le besoin de survie immédiat et l’investissement dans l’avenir, les familles arbitrent chaque jour, souvent dans des conditions de contrainte extrême.

Dans le court terme, la logique de survie domine. Dans un ménage agricole de subsistance, chaque bras compte, et l’absence d’un enfant peut réduire la productivité, retarder une récolte ou menacer l’équilibre alimentaire du foyer. Cette rationalité immédiate est cohérente : là où la marge entre autosuffisance et pénurie est mince, la priorité est de combler les besoins du présent. On retrouve dans ce choix une logique d’adaptation brutale, proche de l’idée que Spencer évoquait lorsqu’il insistait sur la lutte pour la survie comme principe d’organisation sociale. Pourtant, lorsqu’on observe les trajectoires des économies capitalistes développées, un enseignement s’impose : ce qui paraissait une perte à court terme s’est révélé être un investissement décisif à long terme. Partout où l’école a fini par primer sur le travail des enfants, la productivité a progressé et les sociétés ont franchi un palier de développement. L’éducation a permis l’adoption de technologies plus efficaces, l’émergence de nouveaux secteurs d’activité et la diversification des sources de revenus. Le coût d’opportunité s’est alors inversé : ne pas envoyer un enfant à l’école devenait la véritable perte, car cela condamnait les générations à rester enfermées dans des activités à faible productivité.

L’Afrique rurale se trouve aujourd’hui dans une phase similaire à ce que les économies capitalistes développées ont connu avant leur transformation structurelle. Tant que l’agriculture demeure la principale source de revenus et que l’informalité domine, la tentation est forte de valoriser l’immédiat plutôt que l’avenir. Mais l’histoire du développement suggère que ce calcul est trompeur : la richesse durable ne se construit pas dans l’accumulation de bras au champ, mais dans l’accumulation de savoirs et de compétences capables de transformer la société. Il est clair que l’éducation ne peut être considérée uniquement comme un choix individuel. C’est une décision collective qui engage l’avenir du pays. Chaque enfant qui reste au champ perpétue un modèle économique vulnérable, basé sur une productivité stagnante. Chaque enfant qui va à l’école prépare une société où l’innovation, l’adaptation et la diversification deviennent possibles. Les économies capitalistes développées ont bâti leur prospérité sur cette bascule, non en renonçant à la production, mais en la réorganisant autour d’un capital humain formé et capable d’utiliser de nouveaux outils.

La question est donc moins de savoir pourquoi un enfant à l’école manque au champ que de comprendre ce que la société entière perd lorsqu’il n’est pas scolarisé. Le véritable coût d’opportunité ne réside pas dans la journée de travail perdue, mais dans l’avenir compromis. Dans un monde où la compétitivité se joue sur la connaissance, l’Afrique ne peut pas se permettre de considérer l’école comme un luxe : elle est l’investissement le plus rationnel et le plus stratégique pour sortir du piège de la pauvreté. Sans infrastructures scolaires accessibles, sans routes pour relier les villages aux marchés, sans programmes publics de soutien, le dilemme des familles restera inchangé. Les prochaines décennies seront décisives : si l’Afrique parvient à conjuguer éducation et transformation agricole, les campagnes pourront devenir des foyers d’innovation et de prospérité. Mais si l’investissement tarde, le risque est grand de voir s’installer un double blocage : une jeunesse sous-éduquée et des économies rurales figées dans la survie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *