La Conférence des Parties (COP 30), qui se tiendra en novembre 2025 à Belém, au Brésil, sera l’un des rendez-vous les plus décisifs de la diplomatie climatique depuis l’Accord de Paris en 2015. Dix ans après cet accord fondateur, le bilan est contrasté : si les engagements nationaux de réduction des émissions se sont multipliés, les trajectoires actuelles mènent encore la planète vers un réchauffement supérieur à 2,4 °C d’ici la fin du siècle selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). L’adaptation progresse, mais à un rythme très inférieur à la montée des risques climatiques. Dans ce contexte, le sujet des « pertes et dommages » s’impose comme la question la plus brûlante. Il ne s’agit plus seulement de financer la réduction des émissions ou l’adaptation, mais d’indemniser les pays les plus vulnérables pour les coûts irréversibles déjà subis : destruction des récoltes, montée des eaux, cyclones dévastateurs, disparition des territoires.
Le concept de « pertes et dommages » (loss and damage) n’est pas nouveau. Il a émergé dès les années 1990 dans les discussions climatiques, porté par les petits États insulaires et les pays les moins avancés. Mais il a longtemps été écarté par les grandes puissances, réticentes à reconnaître une responsabilité financière. La COP 27, en Égypte, a marqué un tournant historique : pour la première fois, les pays se sont accordés sur la création d’un fonds dédié aux pertes et dommages. La COP 28, à Dubaï, en a fixé les grandes lignes, mais sans le rendre pleinement opérationnel. C’est à Belém, en 2025, que la bataille politique et financière atteindra son paroxysme : qui financera ce fonds ? Quel sera son montant ? Et comment répartir équitablement les ressources entre des pays vulnérables aux réalités très différentes ?
L’évaluation des pertes et dommages constitue déjà un défi colossal. Contrairement à l’atténuation (mesurée en tonnes de CO₂ évitées) ou à l’adaptation (mesurée en investissements et résilience accrue), les pertes et dommages renvoient à des coûts souvent immatériels, irréversibles et inégalement répartis. Comment quantifier la disparition d’une île engloutie dans le Pacifique ? Comment compenser les pertes culturelles d’une communauté déplacée par la désertification au Sahel ? Les économistes du climat distinguent deux catégories : les pertes économiques (perte de PIB, destruction d’infrastructures, coûts de santé) et les pertes non économiques (perte d’identité culturelle, biodiversité disparue, déplacements forcés). Le défi est double : donner une valeur monétaire à ce qui est inestimable, et répartir équitablement une enveloppe budgétaire limitée entre des besoins quasi infinis.
Les pays du Sud exigent une approche fondée sur la justice climatique. Leur argument est simple : ils contribuent très peu aux émissions mondiales historiques l’Afrique, par exemple, ne représente que 3,8 % des émissions cumulées depuis 1850 mais ils subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement. Les pays insulaires du Pacifique, les États africains du Sahel, ou encore le Bangladesh, paient le prix fort d’un dérèglement dont ils ne sont pas responsables. Pour eux, les pertes et dommages ne relèvent pas de la charité, mais d’un droit à réparation. De l’autre côté, les pays du Nord, tout en reconnaissant la nécessité d’un fonds, cherchent à limiter leurs engagements financiers et juridiques. Les États-Unis, l’Union européenne et le Japon craignent qu’une reconnaissance trop explicite de leur responsabilité ouvre la voie à des demandes d’indemnisation illimitées. Le financement du fonds sera donc l’arène centrale des négociations de Belém. Les estimations varient : selon le Climate Vulnerable Forum, les pertes et dommages pourraient coûter aux pays du Sud entre 290 et 580 milliards de dollars par an d’ici 2030. Les engagements actuels, de quelques milliards, apparaissent dérisoires en comparaison. La question est donc : qui paiera ? Les pays du Sud réclament une contribution obligatoire des pays développés, proportionnelle à leurs émissions historiques et à leur capacité de paiement. Certains proposent aussi d’inclure les pays émergents à forte empreinte carbone comme la Chine, l’Inde, l’Arabie saoudite dans la liste des contributeurs. D’autres suggèrent d’élargir le financement à des taxes globales innovantes : taxe sur les transactions financières, taxe sur le transport maritime et aérien, ou prélèvement sur les super-profits des compagnies pétrolières et gazières.
L’architecture institutionnelle du fonds soulève d’autres défis. Comment éviter la duplication avec les mécanismes existants, comme le Fonds vert pour le climat ? Comment garantir la transparence, l’équité et la rapidité des décaissements, alors que les catastrophes climatiques exigent des réponses immédiates ? Les expériences passées de l’aide au développement montrent les risques de lourdeur bureaucratique, de lenteur et de conditionnalités excessives. Les pays vulnérables craignent que le fonds ne devienne qu’une coquille vide, avec des promesses non tenues et des financements trop tardifs. Pour qu’il soit crédible, le fonds pertes et dommages devra être alimenté par des contributions stables, géré par une gouvernance inclusive (Nord et Sud), et doté de critères clairs d’éligibilité et de distribution.
Les enjeux dépassent le cadre financier. La question des pertes et dommages touche au cœur de la gouvernance climatique mondiale et de la confiance entre Nord et Sud. Depuis l’Accord de Paris, la coopération internationale est fragile : les promesses de financement de 100 milliards de dollars par an pour l’adaptation n’ont jamais été pleinement tenues, et les pays du Sud dénoncent un double langage. Si le fonds pertes et dommages échoue à se concrétiser, la crédibilité de la COP 30 pourrait être compromise, et avec elle la légitimité même du processus onusien. À l’inverse, si un mécanisme robuste voit le jour, Belém pourrait marquer un tournant historique vers une justice climatique plus concrète.
Enfin, la COP 30 se tiendra au Brésil, pays à la croisée des chemins. En accueillant cette conférence en Amazonie, le gouvernement brésilien souhaite mettre en avant le rôle central des forêts tropicales dans la régulation du climat mondial, tout en rappelant les besoins financiers colossaux pour concilier conservation, développement et justice sociale. Le Brésil, lui-même affecté par la déforestation et les inégalités, peut incarner la voix du Sud global en plaidant pour un fonds pertes et dommages ambitieux. Mais il devra aussi arbitrer entre ses intérêts nationaux (développement agricole, exploitation minière) et ses engagements internationaux.

