L’Accaparement des terres au Cameroun : 8,5 % du territoire au service de l’agro-industrie étrangère
Temps de lecture : 7 minutesL’accaparement foncier, souvent qualifié de « prédation foncière » ou, dans un contexte plus critique, d’« agro-impérialisme » et d’« agro-colonialisme », représente une crise structurelle au Cameroun. Depuis l’an 2000, le pays a cédé environ 4 millions d’hectares de terres, soit une proportion alarmante de 8,5 % de sa superficie nationale, le plaçant ainsi au troisième rang mondial des pays les plus vulnérables à ce phénomène. Cette dynamique, loin d’être un simple enjeu technique ou sectoriel, est le résultat d’une convergence d’intérêts mondiaux et locaux qui exploitent les failles d’un système juridique hérité de l’ère post-coloniale. Alors que la demande mondiale en terres agricoles s’est intensifiée après les crises financière et alimentaire de 2007-2008, le Cameroun s’est positionné comme une destination privilégiée grâce à ses conditions pédoclimatiques favorables et à sa volonté politique affichée de devenir une économie émergente d’ici 2035. L’analyse rigoureuse des mécanismes de cession, des acteurs impliqués et des conséquences socio-économiques et écologiques qui en découlent révèle une menace profonde pour la survie de l’agriculture familiale et, par extension, pour la souveraineté alimentaire nationale. Une révision urgente de la gouvernance foncière s’impose pour concilier l’impératif de développement et la protection des droits des communautés rurales. Qui sont les vrais « prédateurs » fonciers au Cameroun ? La « boulimie foncière » qui s’exerce sur les terres du Sud Cameroun provient de trois catégories principales d’acteurs, interdépendants et stratégiques, exploitant le potentiel agroécologique de la région: les entreprises étrangères, les agro-industries nationales existantes, et les élites locales. Les entreprises chinoises figurent parmi les acteurs les plus actifs dans cette prédation, acquérant des concessions majeures, comme la société « Sino Cam Iko » qui a obtenu 10 000 hectares pour un bail de 99 ans dans différentes localités telles que Nanga Eboko, Ndjoré et Santchou. Ces entreprises s’ajoutent aux multinationales agro-industrielles de type « néo-colonial » ou capitalistes attirées par les productions de cultures de rente (palmier à huile, hévéa) destinées principalement à l’exportation. Cependant, l’accaparement ne se limite pas aux investisseurs transnationaux. Les élites locales, composées de hauts fonctionnaires et d’hommes d’affaires, jouent un rôle crucial en utilisant leur capital financier et politique pour acquérir de vastes étendues de terres. Ces acquisitions par les élites sont souvent réalisées à des fins spéculatives ou pour des projets de cultures de rente. Ces investissements élitistes se concentrent dans des départements comme le Dja et Lobo, la Mvila et la Haute Sanaga, et engendrent de fortes tensions entre les élites et les populations qui se voient dépossédées de leur patrimoine vital. Ces actions, qu’elles soient légales ou illégales, s’inscrivent dans une logique capitaliste visant à tirer le meilleur bénéfice des investissements agricoles. Comment la loi de 1974 consacre-t-elle l’État comme l’allié objectif de l’agro-impérialisme ? La facilité avec laquelle de vastes concessions sont attribuées aux agro-industries trouve sa source dans le cadre juridique camerounais, où le droit statutaire (droit écrit) l’emporte sur le droit coutumier non écrit. Les lois foncières de 1974 classent l’essentiel des terres, soit environ 80 à 85 % du territoire, dans le « Domaine National ». Ce régime foncier pose un problème majeur : la deuxième catégorie du Domaine National comprend les « terres libres de toute occupation effective ». L’État, en tant que gestionnaire ultime de ce domaine, considère que ces terres sont vacantes ou inoccupées et peut ainsi les céder aux investisseurs. Ce faisant, l’État ignore délibérément les droits ancestraux, collectifs et coutumiers des communautés qui utilisent ces espaces comme patrimoine pour leurs activités de subsistance, de chasse, ou comme réserve pour la croissance démographique future. L’attribution des concessions foncières se fait par décret présidentiel pour les superficies excédant 50 hectares, conformément au décret n°76-166 de 1976. Bien que le processus d’attribution implique une commission consultative (incluant le chef de village), celle-ci manque souvent des outils nécessaires pour analyser l’impact réel des cessions sur les besoins de la communauté et sa croissance démographique, favorisant ainsi les besoins de l’investisseur. De plus, les conditions financières offertes aux investisseurs sont extrêmement avantageuses pour l’attraction des investissements, avec des taux de location exceptionnellement bas, allant d’un demi-dollar à 20 dollars par hectare et par an, et des exonérations fiscales, privant l’État de revenus substantiels. Le résultat est que les communautés, démunies de titres fonciers officiels, ne disposent pas de recours efficaces pour faire valoir légalement leurs droits collectifs sur ces terres. L’agriculture familiale peut-elle survivre face à cette « boulimie foncière » ? L’expansion agressive de l’agriculture à grande échelle, caractérisée par une forte intensité de capital plutôt que de main-d’œuvre, menace directement la survie de l’agriculture familiale. Celle-ci est pourtant le pilier socio-économique du Cameroun, employant environ 60 % de la population rurale et assurant l’essentiel des denrées alimentaires consommées par les ménages, tant en milieu rural qu’urbain. Environ 60 % des petits producteurs sont touchés par l’acquisition des terres à grande échelle dans le Sud Cameroun. La prédation foncière réduit considérablement leurs terres arables et leurs moyens de subsistance, ce qui entraîne la paupérisation des paysans. L’insécurité alimentaire touche directement près de 40 % des petits producteurs qui ne parviennent plus à produire suffisamment de nourriture pour subvenir aux besoins de leurs familles. Cette baisse de l’autosuffisance alimentaire en milieu paysan est susceptible d’entretenir l’insécurité alimentaire. L’impact se répercute au-delà des zones rurales, provoquant l’inflation des produits vivriers dans les marchés des grands centres urbains (comme Yaoundé et Douala), conséquence du déficit de l’offre face à l’augmentation de la demande liée à la croissance démographique. Cette dynamique, si elle n’est pas corrigée par une gouvernance foncière participative et équitable, est susceptible d’accentuer la pauvreté. Les femmes et les pasteurs sont-ils les premières victimes oubliées de l’accaparement ? Les groupes les plus marginalisés et les plus dépendants de l’accès direct aux ressources foncières sont souvent les plus touchés par l’accaparement, notamment les femmes et les populations pratiquant des formes d’occupation non visibles selon les critères du droit écrit, comme les éleveurs nomades et les peuples autochtones forestiers. Les femmes rurales jouent un rôle essentiel au Cameroun, étant responsables de


