Roberto Carlos TIENTCHEU

Roberto Carlos TIENTCHEU est économiste du développement, spécialisé en évaluation d’impact, finance inclusive et analyse des politiques publiques. À l’intersection de la recherche, de l’innovation numérique et du développement durable, il œuvre à la conception de politiques et d’initiatives fondées sur des preuves pour favoriser une croissance inclusive et équitable. Son expertise repose sur un parcours académique et professionnel riche, couvrant l’économétrie, l'analyse et l'évaluation de projets, la supply chain durable, la visualisation de données et l’économie de l’environnement, de l'énergie et de l’alimentation. Diplômé de plusieurs universités internationales (Douala, ESSEC, Paris Panthéon-Assas, Paris-Saclay, Gustave Eiffel, Paris-Est Créteil) et du Trade Policy Training Centre in Africa (TRAPCA), il allie rigueur analytique et ouverture globale. Engagé dans des initiatives internationales et africaines, Roberto mobilise ses compétences pour contribuer à l’élaboration de solutions concrètes aux grands défis du développement.

Les dix premières économies africaines en 2025 : trajectoires, fragilités et perspectives

Temps de lecture : 4 minutesEn 2025, le classement des dix premières économies africaines par le produit intérieur brut (PIB) illustre à la fois la permanence de dynamiques anciennes et l’émergence de nouvelles forces économiques. L’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Algérie dominent le podium, suivis du Nigeria, du Maroc, du Kenya, de l’Éthiopie et de l’Angola. Ces chiffres, issus des projections du FMI, traduisent une diversité de modèles de croissance, mais aussi des vulnérabilités structurelles profondes. Comprendre ce classement, c’est non seulement observer les performances chiffrées, mais aussi saisir les logiques historiques, politiques et économiques qui façonnent les trajectoires des pays africains. Des économies structurées par l’histoire coloniale et postcoloniale L’héritage colonial continue de peser sur la structure économique africaine. Les pays riches en ressources naturelles, comme l’Algérie, le Nigeria ou l’Angola, se sont construits autour d’une dépendance aux hydrocarbures, renforçant le rôle central de la rente dans leur budget et limitant la diversification productive. Cette dépendance s’explique par des décennies de politiques extractivistes où les recettes pétrolières servaient plus à financer la consommation publique qu’à transformer les économies locales. À l’opposé, des pays comme le Maroc ou le Kenya ont très tôt investi dans la diversification, développant une base industrielle et agricole tournée vers l’exportation, tout en consolidant leurs infrastructures logistiques. Ces contrastes trouvent leurs racines dans les choix politiques de l’après-indépendance : là où certains États ont adopté une logique de rente, d’autres ont cherché à s’intégrer dans les chaînes de valeur mondiales. Le poids des ressources naturelles et la « Dutch Disease » Le classement 2025 révèle la place encore dominante des économies rentières. L’Algérie, avec plus de 260 milliards USD de PIB, et le Nigeria, avec près de 190 milliards USD, restent fortement dépendants des hydrocarbures. Cette rente procure des recettes fiscales considérables, mais crée aussi une vulnérabilité budgétaire dès que les prix mondiaux du pétrole baissent. Le phénomène bien connu de « Dutch Disease » s’observe : l’afflux de devises pétrolières tend à apprécier la monnaie, réduisant la compétitivité des secteurs non extractifs, notamment l’agriculture et l’industrie manufacturière. Cette dépendance rend les trajectoires de croissance volatiles et fragiles face aux chocs externes. L’Angola, dont le PIB avoisine 113 milliards USD, illustre encore plus ce paradoxe : malgré des recettes pétrolières massives, la pauvreté et les inégalités restent très élevées, faute d’une réelle diversification. Les moteurs de la diversification économique À l’inverse, certaines économies africaines montent dans le classement grâce à leur capacité à diversifier leurs activités et à réduire leur dépendance à une seule ressource. Le Maroc, avec un PIB estimé à 166 milliards USD, s’est affirmé comme une puissance industrielle et logistique. Ses choix stratégiques développement de l’industrie automobile, promotion des énergies renouvelables, accords commerciaux avec l’Europe et l’Afrique lui permettent de bâtir une croissance plus résiliente. De même, le Kenya (132 milliards USD) illustre le potentiel de l’Afrique de l’Est. Ses services financiers numériques, incarnés par M-Pesa, ont révolutionné l’inclusion bancaire. Son agriculture exportatrice (thé, fleurs, café) et ses investissements dans les infrastructures régionales (corridors ferroviaires et routiers) renforcent son rôle de hub. Ces trajectoires montrent que la diversification sectorielle est une clé essentielle pour stabiliser la croissance et préparer l’avenir. L’enjeu démographique et social Les chiffres bruts du PIB masquent souvent les défis sociaux et démographiques. Le Nigeria, par exemple, bien que quatrième en valeur absolue, est le pays le plus peuplé d’Afrique avec plus de 220 millions d’habitants. Rapporté par habitant, son PIB reste faible, révélant une pauvreté persistante et un chômage massif. L’Égypte, deuxième économie du continent (347 milliards USD), fait face au même dilemme : une croissance macroéconomique solide, mais un chômage des jeunes qui dépasse les 25 %. En Afrique du Sud, première économie (410 milliards USD), le contraste est encore plus frappant : infrastructures avancées et secteur financier sophistiqué coexistent avec un chômage de masse et une extrême inégalité héritée de l’apartheid. Ces situations rappellent que la performance économique n’est pas synonyme de prospérité partagée, et que la soutenabilité sociale des trajectoires africaines reste fragile. Stabilité politique et gouvernance économique La gouvernance constitue un facteur déterminant pour expliquer les différences de trajectoire. L’Éthiopie, par exemple, figure dans le top 10 (117 milliards USD) grâce à une politique volontariste d’industrialisation et de développement des infrastructures. Toutefois, ses conflits internes et ses tensions ethniques compromettent la stabilité nécessaire à la consolidation de la croissance. À l’inverse, des pays comme le Maroc ou le Kenya, malgré des fragilités politiques, ont réussi à maintenir une stabilité institutionnelle relative, permettant des investissements à long terme. L’Algérie et l’Angola, eux, peinent à sortir de la dépendance à la rente faute de réformes structurelles ambitieuses. La gouvernance, et plus encore la capacité des États à transformer la rente en investissements productifs, apparaît comme une variable centrale pour comprendre l’évolution des économies africaines. Vers un nouvel équilibre continental La montée en puissance de pays diversifiés traduit l’émergence de nouveaux pôles de croissance. Toutefois, la dépendance aux matières premières reste encore trop marquée dans plusieurs économies majeures. L’intégration régionale, incarnée par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), pourrait changer la donne en stimulant le commerce intra-africain, encore limité à 16 % des échanges. La digitalisation, les énergies renouvelables et la transformation agricole sont autant de leviers qui permettront aux pays africains de consolider leur place dans l’économie mondiale. Le véritable enjeu est de transformer cette croissance en développement inclusif, durable et résilient.

Les dix premières économies africaines en 2025 : trajectoires, fragilités et perspectives Lire la suite »

L’Afrique détient 74 % des transactions mobiles mondiales : quel effet sur l’inclusion ?

Temps de lecture : 10 minutesEn moins de deux décennies, l’Afrique est devenue le laboratoire mondial de la finance mobile. Alors qu’au début des années 2000, moins de 10 % des Africains disposaient d’un compte bancaire formel, le continent concentre aujourd’hui près de 74 % des transactions mobiles mondiales (GSMA, 2023). Cette trajectoire fulgurante est l’un des paradoxes du développement : là où les infrastructures bancaires classiques étaient insuffisantes, l’innovation numérique a créé un effet de rattrapage spectaculaire. L’émergence de solutions comme M-Pesa au Kenya en 2007 a marqué un tournant. En l’espace de quelques années, ce qui n’était qu’un service de transfert d’argent par SMS est devenu un pilier de l’inclusion financière et un symbole de l’ingéniosité africaine face aux contraintes structurelles. Historiquement, les défis du secteur bancaire africain étaient multiples : faible densité d’agences, coûts élevés de transaction, exclusion des populations rurales et forte méfiance à l’égard des institutions financières formelles. Dans les années 1990, moins d’un Africain sur cinq avait accès à un compte bancaire (Banque mondiale, 2000). Cette exclusion a renforcé le poids de l’économie informelle, qui représente encore plus de 80 % de l’emploi total en Afrique subsaharienne (OIT, 2022). Dans ce contexte, la téléphonie mobile dont la pénétration a explosé dans les années 2000 a ouvert une brèche inattendue. Avec plus de 900 millions de connexions uniques recensées en 2022, l’Afrique subsaharienne est devenue la région la plus dynamique en matière de croissance mobile (GSMA, 2022). Cette révolution n’est pas seulement technologique : elle s’inscrit dans une trajectoire historique où les faiblesses institutionnelles et l’absence d’infrastructures bancaires ont paradoxalement favorisé l’adoption rapide de solutions alternatives. Dans de nombreux pays, les populations ont sauté l’étape du guichet bancaire physique pour passer directement à l’argent mobile. Ce phénomène, qualifié de “leapfrogging” par les économistes du développement, illustre la capacité du continent à contourner les modèles traditionnels et à inventer ses propres trajectoires de modernisation. Cependant, cette dynamique ne peut être comprise sans replacer l’argent mobile dans son contexte historique plus large : celui d’un continent où les crises financières, les dévaluations monétaires et la fragilité institutionnelle ont longtemps limité l’accès aux services financiers. Aujourd’hui, la question centrale n’est plus seulement celle de l’accès, mais celle de l’impact : dans quelle mesure cette explosion des transactions numériques contribue-t-elle réellement à l’inclusion sociale et économique ? Expansion & adoption du mobile money L’Afrique est aujourd’hui le théâtre de la plus grande révolution monétaire numérique du monde. En 2007, le lancement de M-Pesa au Kenya par Safaricom a marqué un tournant historique. Ce service, conçu initialement pour faciliter le remboursement de microcrédits, a rapidement dépassé toutes les attentes : dès 2012, plus de 17 millions de Kenyans utilisaient la plateforme, soit près de deux tiers de la population adulte. Ce succès a posé les bases d’une transformation continentale, où le téléphone portable est devenu le premier outil financier dans des régions largement dépourvues d’infrastructures bancaires traditionnelles. L’Afrique de l’Est, pionnière incontestée, a ouvert la voie à une adoption rapide dans d’autres régions. En Afrique de l’Ouest, des acteurs comme Orange Money et MTN Mobile Money ont su tirer parti de l’explosion de la téléphonie mobile et de la forte demande pour des solutions de transfert rapide, en particulier dans les zones rurales et transfrontalières. Le corridor Côte d’Ivoire – Burkina Faso – Mali est devenu emblématique, avec des millions de transactions quotidiennes alimentant à la fois le commerce informel et les envois de fonds familiaux. Plus récemment, l’Afrique centrale, longtemps freinée par des environnements réglementaires contraignants, a vu une montée en puissance spectaculaire : au Cameroun, au Tchad et en RDC, la croissance du mobile money dépasse désormais celle des services bancaires classiques. Les chiffres confirment cette ascension. Selon la GSMA (2024), l’Afrique concentre à elle seule 74 % des 1,6 trillion $ de transactions mobiles mondiales. On y recense plus de 781 millions de comptes enregistrés, dont près de la moitié actifs chaque mois. Rien qu’en Afrique subsaharienne, la valeur des transactions quotidiennes atteint 3,2 milliards de dollars, soit un volume supérieur au PIB annuel de certains pays de la région. Mais l’expansion ne s’est pas limitée aux simples transferts de personne à personne. Les portefeuilles électroniques servent désormais à payer des factures d’électricité, à accéder à des services de micro-assurance, à recevoir des transferts sociaux de l’État et même à faciliter les échanges transfrontaliers dans le cadre de la ZLECAf. Dans plusieurs pays : Kenya, Ghana, Sénégal, le mobile money représente aujourd’hui plus de 60 % des paiements électroniques, redéfinissant la manière dont les populations interagissent avec l’économie. Ce basculement massif vers les services financiers digitaux témoigne d’un potentiel unique : au-delà de la commodité, le mobile money devient un instrument de démocratisation financière. La question n’est plus seulement celle de son adoption technique, mais bien celle de son impact réel sur l’inclusion financière. C’est à cette dimension les promesses et les limites sociales et économiques de cette révolution que nous nous intéressons à présent. Inclusion financière : promesses et réalités L’essor du mobile money en Afrique ne se limite pas à une prouesse technologique : il s’agit d’un véritable levier d’inclusion financière dans un continent où près de 60 % des adultes restaient non bancarisés au début des années 2010. Là où l’accès à une agence bancaire est rare, un simple téléphone portable et un réseau de télécommunications suffisent désormais pour envoyer, recevoir ou stocker de l’argent. Le cas emblématique reste le Kenya avec M-Pesa, lancé en 2007, qui a transformé la vie économique de millions de ménages. Aujourd’hui, plus de 96 % des foyers kenyans utilisent un compte mobile money, et des expériences similaires se répètent au Ghana, en Côte d’Ivoire ou encore au Sénégal, où le volume des transactions représente parfois plus de 40 % du PIB. Mais au-delà des chiffres, l’enjeu réside dans la réduction des inégalités d’accès. Dans de nombreux pays, les femmes – longtemps marginalisées du système bancaire formel accèdent pour la première fois à des moyens financiers autonomes grâce au téléphone mobile. De même,

L’Afrique détient 74 % des transactions mobiles mondiales : quel effet sur l’inclusion ? Lire la suite »

Nigeria et la malédiction pétrolière : comprendre la Dutch Disease

Temps de lecture : 5 minutesLe Nigeria est le premier producteur de pétrole d’Afrique, avec des exportations qui représentent environ 90 % de ses recettes en devises et 60 % des revenus budgétaires. Pourtant, le pays reste confronté à des difficultés structurelles persistantes : pauvreté massive, chômage élevé, fragilité budgétaire et dépendance extrême aux chocs du marché pétrolier.

Nigeria et la malédiction pétrolière : comprendre la Dutch Disease Lire la suite »

Le signal d’alarme d’une dépendance unilatérale : le Lesotho et le textile africain

Temps de lecture : 6 minutesLorsqu’une grande puissance redessine ses règles commerciales, ce ne sont pas seulement des chiffres de balance des paiements qui vacillent : ce sont des vies, des emplois, des équilibres sociaux qui se trouvent directement menacés.

Le signal d’alarme d’une dépendance unilatérale : le Lesotho et le textile africain Lire la suite »

La théorie du changement expliquée par un programme nutritionnel africain

Temps de lecture : 9 minutesSur un continent où la démographie progresse rapidement et où les chocs climatiques, géopolitiques et économiques se renforcent mutuellement, la nutrition n’est plus un simple volet sectoriel : c’est un déterminant macroéconomique de la croissance, du capital humain et de la stabilité sociale. Les derniers bilans onusiens montrent qu’en 2024, plus d’un Africain sur cinq fait face à la faim, soit environ 307 millions de personnes, un chiffre en hausse malgré un léger reflux mondial signe que les déterminants régionaux (conflits, inflation alimentaire, chocs climatiques) pèsent plus lourd que la tendance générale.

La théorie du changement expliquée par un programme nutritionnel africain Lire la suite »

African Risk Capacity (ARC) : un instrument africain face aux catastrophes climatiques

Temps de lecture : 3 minutesDepuis une décennie, l’Afrique s’impose comme l’épicentre mondial de la vulnérabilité climatique. Sécheresses prolongées, inondations dévastatrices, cyclones tropicaux : les aléas naturels, amplifiés par le réchauffement global, affectent chaque année des millions de personnes et fragilisent les équilibres économiques des États.

African Risk Capacity (ARC) : un instrument africain face aux catastrophes climatiques Lire la suite »