L’entrée dans l’Anthropocène a bouleversé la façon dont nous concevons le progrès. Jamais auparavant l’humanité n’avait exercé une telle pression sur les systèmes biophysiques planétaires, au point de devenir la principale force de transformation géologique et écologique. Pourtant, nos indicateurs économiques dominants le Produit Intérieur Brut (PIB) ou l’Indice de Développement Humain (IDH) continuent de refléter une logique héritée du XXᵉ siècle, où les ressources semblaient inépuisables et les externalités environnementales marginales. Cette dissonance crée une illusion de prospérité alors même que la dégradation de la biosphère compromet nos conditions d’existence. C’est dans ce contexte que le concept de richesse inclusive, porté notamment par la Dasgupta Review, s’impose comme un nouveau cadre d’évaluation, intégrant non seulement le capital produit et humain, mais aussi le capital naturel, cœur de notre survie collective.
Où en est la planète en 2025 ?
- Earth Overshoot Day (2025) : le 24 juillet à partir de cette date, l’humanité vit « à crédit » écologique.
- Empreinte écologique mondiale : 1,71 Terre consommée soit 71 % de ressources en plus que la capacité annuelle de régénération.
- Biodiversité : baisse de 69 % des populations de vertébrés sauvages depuis 1970 (indice global).
Quand le PIB masque la dépréciation du réel
Le PIB reste l’indicateur phare de la croissance économique. Mais il mesure des flux annuels de production, sans jamais indiquer si cette production repose sur la préservation ou sur l’épuisement des stocks qui la rendent possible. Une nation peut afficher une croissance de 5 % de son PIB tout en détruisant ses forêts primaires, épuisant ses nappes phréatiques ou polluant ses sols agricoles. Cette dynamique crée un paradoxe : la « prospérité » statistique s’accompagne en réalité d’une dépréciation massive de capital naturel, invisible dans les comptes nationaux. L’exemple des pays pétroliers est emblématique : leur PIB par habitant a fortement crû dans les années 2000 grâce à l’exploitation des hydrocarbures, mais leur richesse inclusive par habitant a diminué, car ces revenus reposaient sur une liquidation d’actifs non renouvelables. Le même constat vaut pour des régions agricoles intensives qui, en maximisant leur productivité à court terme, épuisent les sols et compromettent la résilience future.
La richesse inclusive : un cadre conceptuel plus robuste
Face à ce constat, la richesse inclusive propose de mesurer non pas seulement les flux, mais la valeur sociale totale des stocks d’actifs d’une économie. Trois grandes catégories sont intégrées :
- Le capital produit, constitué des infrastructures, machines, routes et technologies qui soutiennent la production.
- Le capital humain, qui comprend la santé, l’éducation, les compétences et la créativité des individus.
- Le capital naturel, souvent ignoré dans la comptabilité classique, mais qui fournit l’air, l’eau, les sols, la biodiversité, la régulation du climat et l’ensemble des services écosystémiques.
À ces trois dimensions s’ajoutent des actifs habilitants : institutions, règles de droit, confiance sociale, qui conditionnent l’efficacité de l’utilisation des autres capitaux. La spécificité de ce cadre est l’usage de prix d’ombre (shadow prices), qui n’ont rien à voir avec des prix de marché, mais reflètent la contribution marginale d’un actif au bien-être intergénérationnel. Cela permet de traduire la destruction d’une forêt ou la perte d’un service écosystémique en une baisse nette de la richesse inclusive, même si le PIB, lui, continue d’augmenter.
Un monde en déficit écologique
Les données récentes montrent l’ampleur de ce décalage. L’empreinte écologique mondiale équivaut aujourd’hui à 1,71 Terre, ce qui signifie que nous consommons 71 % de ressources en plus que ce que la planète peut régénérer chaque année. En 2025, le « Earth Overshoot Day » a été atteint le 24 juillet, confirmant la tendance à avancer chaque année. Parallèlement, le Living Planet Index révèle une chute de 69 % des populations de vertébrés depuis 1970, un signal d’alarme sur la perte de biodiversité.
Or, dans le même temps, le PIB mondial a été multiplié par plus de quatre. Ce contraste illustre la thèse de la Dasgupta Review : les gains apparents de prospérité sont en réalité financés par une dette écologique, une inégalité d’impact où la demande humaine excède largement la capacité de régénération de la biosphère.
Le recul du capital naturel dans le monde
- Capital naturel renouvelable : –20 % par habitant entre 1995 et 2020 (tendance globale).
- Régions les plus touchées : jusqu’à –40 % en Afrique subsaharienne et au Moyen-Orient.
- Stocks de poissons marins : déclin d’environ –45 % depuis les années 1990.
- En parallèle : +47 % de capital produit et +9 % de capital humain par habitant déséquilibre structurel.
Le piège des indicateurs traditionnels
Les limites du PIB sont bien connues : il ignore la dépréciation des actifs, il comptabilise les dépenses de réparation (pollution, catastrophes) comme des contributions positives à la croissance, et il ne dit rien de la répartition des richesses. L’Indice de Développement Humain (IDH), bien que plus riche car intégrant la santé et l’éducation, reste lui aussi insuffisant : il ne prend pas en compte la contribution du capital naturel. Ces indicateurs produisent donc une image partielle, voire trompeuse, de notre véritable prospérité.
Le succès économique des 70 dernières années, marqué par la hausse spectaculaire de l’espérance de vie et des revenus moyens, doit être relu comme un acompte sur l’avenir, payé par l’érosion des écosystèmes et la déstabilisation du climat.
Comment mesurer la richesse inclusive en pratique ?
Mettre en œuvre la richesse inclusive n’est pas une simple opération statistique : c’est un changement de paradigme. Cela suppose de construire des comptes nationaux du capital naturel, compatibles avec le cadre international SEEA-EA (System of Environmental / Economic Accounting Ecosystem Accounting).
La méthode repose sur plusieurs étapes :
- Inventorier les stocks physiques (hectares de forêts, tonnes de carbone stockées, nappes phréatiques, biodiversité mesurée).
- Évaluer les flux de services écosystémiques fournis (pollinisation, régulation hydrologique, capture de carbone).
- Attribuer un prix d’ombre reflétant la valeur sociale de ces services pour les générations présentes et futures.
- Calculer les variations annuelles de ces actifs et les agréger avec le capital produit et humain pour estimer la richesse inclusive nette par habitant.
Des pays comme le Costa Rica ou le Royaume-Uni ont déjà engagé de tels exercices, montrant qu’il est possible de publier des bilans réguliers du capital naturel et de les intégrer aux décisions d’investissement.
Un outil de politique publique : gérer le portefeuille des générations futures
La richesse inclusive ne se limite pas à un indicateur. Elle redéfinit la logique de la politique économique. Dans ce cadre, un gouvernement se comporte comme le gestionnaire de portefeuille des actifs nationaux : son objectif n’est pas de maximiser la croissance annuelle, mais de garantir que la valeur nette de ce portefeuille n’est pas en déclin. Concrètement, cela implique que chaque loi de finances soit évaluée en fonction de son impact sur les stocks de capital humain, naturel et produit.
De même, les projets d’infrastructure doivent être évalués non seulement sur leur rentabilité immédiate, mais sur leur effet net sur la richesse inclusive. Un barrage hydroélectrique peut accroître le PIB, mais s’il détruit irrémédiablement un écosystème, il réduit la richesse inclusive. Inversement, un programme de reforestation peut sembler coûteux à court terme mais accroître la valeur intergénérationnelle des actifs.
Défis et résistances à surmonter
La mise en œuvre de ce cadre se heurte à plusieurs obstacles. D’abord, des frontières culturelles persistent : la tradition économique dominante reste centrée sur la maximisation du PIB, et toute remise en cause de ce repère est perçue comme une menace politique. Ensuite, les intérêts sectoriels jouent un rôle considérable : les industries extractives ou agricoles intensives ont peu d’intérêt à ce que la dégradation du capital naturel soit rendue visible dans les comptes nationaux. Enfin, il existe un retard de compréhension : l’idée de prix d’ombre ou de richesse inclusive reste abstraite pour de nombreux décideurs et citoyens, ce qui limite son appropriation.
Pour dépasser ces obstacles, l’éducation, la transparence et la participation des parties prenantes sont essentielles. La richesse inclusive ne doit pas apparaître comme une formule technocratique, mais comme une nouvelle éthique de gestion collective de notre patrimoine commun. L’Anthropocène nous force à repenser ce que nous appelons « progrès ». Tant que nous confondrons la croissance du PIB avec la prospérité, nous continuerons à liquider les actifs qui rendent la vie possible. La richesse inclusive offre un cadre plus juste, car elle mesure ce qui compte vraiment : la capacité des sociétés à transmettre aux générations futures un portefeuille de capitaux en croissance ou, à minima, préservé.
Loin d’être une option, elle constitue une condition de survie collective. En ce sens, la richesse inclusive n’est pas seulement un indicateur : elle est une réorientation profonde de notre conception du développement, indispensable pour traverser l’Anthropocène.

