L’Afrique, le maillon manquant des chaînes d’approvisionnement vertes mondiales : Diversification, Résilience et Minéraux Critiques

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Les turbulences économiques et géopolitiques récentes, marquées par des chocs systémiques tels que la pandémie de COVID-19 et la guerre en Ukraine, ont exercé une pression considérable sur les Chaînes d’Approvisionnement Mondiales (CAS). Cette succession de crises a mis en lumière la vulnérabilité intrinsèque des réseaux de production caractérisés par une forte concentration géographique, incitant les entreprises à repenser leurs stratégies d’approvisionnement dans une quête urgente de diversification et de résilience. L’Afrique, traditionnellement sous-représentée dans les CGV, se trouve de ce fait à un moment charnière une situation mondiale opportune pour redéfinir son rôle, passant de simple exportateur de produits primaires à celui de partenaire stratégique dans les CAS/CGV de haute technologie et durables. L’objectif n’est plus seulement de « rattraper » son retard en matière d’intégration, mais de tirer parti de cette nécessité globale de diversification pour catalyser sa propre industrialisation et son développement durable. Cependant, si les gains potentiels associés à la participation accrue aux CGV sont supérieurs aux risques pour les pays en développement, leur concrétisation n’est pas automatique et reste conditionnelle à des choix stratégiques rigoureux et à un environnement institutionnel stable. L’analyse de ces conditions, des mécanismes de transformation structurelle et des politiques à mettre en œuvre est essentielle pour fournir des outils d’aide à la décision publique aux pays confrontés à la problématique de l’insertion dans ces chaînes.

Les Avantages Comparatifs Naturels et l’Impératif de Valeur Ajoutée

L’attractivité de l’Afrique pour la restructuration des CAS repose en grande partie sur deux avantages comparatifs majeurs, tous deux liés à l’urgence climatique mondiale : sa dotation en minéraux critiques et son potentiel énergétique vert. Le continent détient des réserves considérables de minéraux et métaux critiques (cobalt, manganèse, platine, titane, etc.), essentiels aux secteurs à forte intensité technologique, notamment les véhicules électriques (VE), l’électronique, les énergies renouvelables et les dispositifs médicaux. La fabrication d’une voiture électrique nécessite environ six fois plus d’intrants minéraux qu’un véhicule thermique. L’Afrique assure ainsi 97 % des exportations mondiales de cobalt et 84 % de celles de manganèse, et détient environ 19 % des réserves mondiales des métaux nécessaires à la construction d’un VE. Cette réalité positionne l’Afrique comme un fournisseur clé de composants stratégiques pour les secteurs futurs. Simultanément, l’Afrique est un faible émetteur de carbone (1,2 kilotonne de CO2​ par habitant en 2019, contre 4,4 kilotonnes en moyenne mondiale), ce qui en fait une destination d’implantation idéale pour les entreprises cherchant à décarboner leurs chaînes d’approvisionnement. Les émissions indirectes (champ d’application 3) représentent en moyenne 11,4 fois les émissions directes d’une entreprise. Par conséquent, la délocalisation d’activités énergivores, comme la production de produits chimiques ou sidérurgiques, vers des pays africains disposant d’un potentiel d’hydrogène vert économiquement viable (à moins de 2 dollars le kilogramme) permettrait de réduire significativement ces émissions, renforçant la durabilité et la résilience des CAS mondiales. Toutefois, pour tirer pleinement parti de cette dotation, les pays africains doivent rompre avec le risque de primarisation, qui consiste à être cantonné à la production et à l’exportation de matières premières brutes à faible valeur ajoutée. La CNUCED souligne l’importance d’évaluer et, si nécessaire, de renégocier les contrats miniers pour maximiser les recettes et favoriser un développement inclusif fondé sur les ressources. Cela implique de passer de la simple extraction à la transformation locale, par exemple en développant la capacité de production de précurseurs de batteries comme envisagé en RDC.

Les Leçons des « Flambées » et les Impératifs de Gouvernance

L’intégration effective et transformatrice de l’Afrique dans les CGV repose sur des mécanismes politiques et institutionnels clairs, comme en témoigne l’étude des « flambées » (surges) de participation. Ces épisodes, définis comme des augmentations significatives et soutenues de la participation aux CGV (mesurée par l’intégration en amont, c’est-à-dire la part de valeur ajoutée étrangère dans les exportations), sont rares, avec seulement 11 cas enregistrés en Afrique subsaharienne sur les trois dernières décennies. Leur rareté même en fait des événements hautement transformateurs : une fois qu’elles se produisent, ces flambées sont associées à une croissance plus élevée du PIB réel par habitant, à une industrialisation rapide (augmentation de la part de l’industrie dans le PIB) et à une réduction plus rapide de la pauvreté. Ces accélérations sont généralement précédées de deux facteurs déterminants : de fortes entrées d’Investissements Directs Étrangers (IDE) et une bonne qualité de la gouvernance. Les IDE et la gouvernance sont des facteurs qui se renforcent mutuellement et sont cruciaux, car les sociétés multinationales (les « firmes pilotes ») sont les moteurs de la fragmentation de la production et sont attirées par un environnement d’affaires stable. La qualité des institutions publiques et la stabilité politique sont des éléments cruciaux pour l’intégration, car les investissements s’étalent dans le temps et nécessitent un engagement de l’État à long terme. De plus, l’intégration est facilitée par l’amélioration des infrastructures et de la performance logistique, car le score moyen africain sur l’Indice de performance logistique (LPI) de la Banque mondiale (2,46 en 2018) est toujours inférieur à la moyenne mondiale (2,87). L’investissement dans les infrastructures (transport, électricité, technologies de l’information) est d’autant plus critique que le changement climatique, via des événements hydrométéorologiques extrêmes comme les inondations et la sécheresse, peut affecter négativement et significativement la participation des pays en développement aux CGV, rendant l’investissement dans la résilience physique indispensable. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est également un moteur majeur pour l’intégration, en facilitant la constitution de chaînes d’approvisionnement régionales qui servent de tremplin vers les chaînes mondiales.

La Distinction des Positionnements et l’Autocritique des Prescriptions Politiques

Cette littérature a longtemps eu tendance à supposer implicitement l’existence d’une voie unique d’intégration aux CGV, le positionnement industriel, qui exige le développement d’industries manufacturières compétitives et exportatrices. Or, la recherche a mis en évidence l’existence d’au moins deux positionnements fondamentaux : le positionnement industriel et le positionnement commercial. Ce dernier repose sur la spécialisation dans les activités de réexportation et de services aux entreprises (tertiarisation), et peut être la seule voie viable pour les pays aux capacités industrielles limitées ou de petite taille. Par exemple, si l’intégration aux CGV est un objectif, les études empiriques montrent que les pays n’ont pas réellement le choix : ils doivent se conformer aux standards de libéralisme commercial et de bonne gouvernance pour assurer la compétitivité et l’attractivité du territoire. Pour le positionnement commercial (services/réexportation), les facteurs clés incluent un taux d’imposition faible, la qualité des réglementations, l’efficacité des infrastructures portuaires et logistiques, ainsi qu’une libéralisation commerciale importante (un effet négatif des tarifs appliqués). Pour les pays cherchant un positionnement industriel, les politiques doivent être mixtes (libérales sur certains intrants, protectrices sur d’autres). L’intégration exige aussi des mesures de montée en gamme (upgrading) axées sur le capital humain et la technologie, car l’innovation et l’éducation sont les fondements de la compétitivité nationale. Les politiques visant à promouvoir la science, la technologie et l’innovation, ainsi que le soutien aux PME, sont essentielles pour faciliter l’accès au savoir et à la diffusion des technologies via les CGV. Enfin, des solutions technologiques comme l’automatisation avancée, l’intelligence artificielle et surtout la blockchain sont indispensables pour optimiser la logistique, améliorer la traçabilité des produits et faciliter le financement des chaînes d’approvisionnement, un marché qui a pourtant connu le taux de croissance le plus élevé en Afrique (+40 % entre 2021 et 2022) mais qui reste peu développé par rapport au volume mondial.

Vers une Politique Industrielle Africaine Stratégiquement Ciblée

L’intégration africaine dans les CGV de haute technologie est à la fois une opportunité économique majeure et un impératif de résilience face à la volatilité mondiale. La convergence entre la demande mondiale de diversification géographique et l’avantage comparatif unique de l’Afrique en minéraux critiques et en potentiel d’énergie verte crée une dynamique puissante. Cependant, le succès de cette intégration, mesuré par la réduction de la pauvreté et la transformation structurelle, dépend étroitement de la capacité des États à mobiliser des Investissements Directs Étrangers et à garantir une gouvernance de haute qualité. La stratégie doit s’articuler autour de politiques pragmatiques et ciblées : investissement dans des infrastructures résilientes, mise en œuvre effective de la ZLECAf pour renforcer les chaînes régionales, et adoption d’une politique industrielle étendue (incluant la politique commerciale) qui vise la montée en gamme et la valeur ajoutée. La principale difficulté analytique réside dans la détermination du positionnement optimal : le pays doit privilégier la voie de l’industrialisation (manufacturière), qui nécessite des capacités et une taille de marché importantes, ou celle de la tertiarisation (commerciale), qui repose sur la facilitation des échanges et l’excellence des services. Adopter une approche générique et non calibrée aux dotations initiales du pays, sous-estimer l’impact des chocs climatiques sur la résilience, ou négliger les risques de dépendance et de primarisation seraient autant d’erreursstratégiques et politiques. L’enjeu pour les décideurs africains est désormais de concilier la nécessité de libéralisation (clés de la compétitivité et de l’attractivité) avec l’impératif de construire un tissu productif local solide, notamment en exploitant la demande de minéraux critiques et d’énergie verte pour ancrer durablement la valeur ajoutée sur le continent.

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