L’Afrique est le continent de la contradiction économique la plus violente : immensément riche, possédant notamment 30 % des ressources minérales mondiales et 65 % des terres arables non cultivées, et pourtant aux prises avec une pauvreté et une instabilité persistantes. La réponse conventionnelle et téléologique aux maux africains l’unique mauvaise gouvernance ou la corruption est facile, paresseuse, et foncièrement incomplète. Ce récit simpliste masque la mécanique de domination systémique qui organise le continent en fonction des besoins d’accumulation de capital extérieur. Je vous propose d’examiner dix questions fondamentales qui, si elles sont correctement analysées, révèlent la seule réponse tenable : La Perpétuation des Liens de Dépendance Structurelle. Pour dépasser la superficialité du discours, nous devons articuler les héritages historiques avec les contraintes monétaires, financières, sociales et géopolitiques contemporaines, comme autant de maillons d’une chaîne qui s’est constamment renouvelée depuis la décolonisation.
Les Cicatrices Économiques de l’Histoire : De l’Extraction à la Désintégration
Le premier signe tangible de cette dépendance structurelle réside dans la fragmentation économique du continent, un héritage direct de la période coloniale. Les infrastructures ont été orientées vers l’extérieur, menant à une désintégration continentale interne et une stagnation productive.
Pourquoi le commerce intra-africain est-il si faible, alors que l’intégration régionale est la clé de la croissance ?
Le commerce intra-africain stagne à un niveau dérisoire, situé entre 15 et 18 % du commerce total du continent, un taux qui pâlit face aux plus de 55 % en Asie ou 65 % en Europe. Ce n’est pas un défaut de vision de la part des dirigeants, mais la matérialisation d’un héritage structurel d’infrastructures de prélèvement. Les réseaux ferroviaires, routiers et portuaires ont été historiquement conçus non pas pour relier les capitales ou les centres de production africains entre eux, mais pour acheminer les matières premières brutes (minières ou agricoles) de l’intérieur vers les ports d’exportation. Cette architecture logistique maintient une dépendance excessive envers les marchés extérieurs, car les coûts de transport à travers les frontières africaines restent parmi les plus élevés au monde, sabotant de facto les ambitions de la ZLECAf (Zone de Libre-Échange Continentale Africaine). Par conséquent, les économies africaines restent des entités isolées qui se font concurrence sur les marchés mondiaux pour exporter des produits primaires identiques, plutôt que de former un bloc économique intégré capable de générer des chaînes de valeur internes.
L’absence d’industrialisation est-elle due à un manque d’investissement local, ou à une concurrence déloyale ?
L’incapacité de l’Afrique subsaharienne (ASS) à faire décoller son secteur manufacturier, dont la part dans le PIB n’a pas significativement dépassé 10 à 12 % depuis les années 1980, ne s’explique pas par une simple carence d’investissement ou d’esprit d’entreprise. Cette stagnation est en grande partie la conséquence d’une destruction de la capacité de production locale par la concurrence subventionnée. Il est crucial de noter que cette destruction fut largement systémique : les Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) imposés par les institutions financières internationales dans les années 80 et 90 ont contraint les économies à lever prématurément les barrières douanières et à déréglementer. Cette ouverture brutale a exposé les industries naissantes qui n’avaient pas eu le temps de s’armer, contrairement aux nations asiatiques qui ont pratiqué l’interventionnisme d’État à une concurrence frontale et déloyale de produits manufacturés étrangers massivement subventionnés. Cette politique a détruit la capacité d’accumulation de capital local et entravé l’émergence d’industries manufacturières qui sont, pourtant, la seule voie historiquement éprouvée vers la création d’emplois formels et l’augmentation des revenus.
Pourquoi les pays riches en ressources naturelles (RDC, Nigeria) sont-ils souvent les plus pauvres ?
La persistance du paradoxe de l’abondance des ressources couplée à la pauvreté ne relève pas d’une « malédiction » géologique, mais d’une perte de contrôle sur la chaîne de valeur et d’un siphonage financier systémique. On observe que la richesse n’est pas tant volée par des actes de corruption isolés que siphonée « légalement » par des mécanismes sophistiqués de l’économie mondiale : l’utilisation généralisée des paradis fiscaux, le secret bancaire, et surtout, la manipulation des prix de transfert par les multinationales. Cette pratique permet de déplacer les profits des pays producteurs africains (où l’impôt est dû) vers des juridictions à faible imposition. En outre, la majeure partie de la production minérale (fer, cobalt, lithium) est exportée à l’état brut. L’Afrique possède 30 % des ressources minérales mondiales, mais la valeur ajoutée est captée ailleurs, car la région manque de l’infrastructure et des compétences nécessaires pour le traitement local. Cette dynamique perpétue le statut de l’Afrique comme « réservoir » au profit d’acteurs extérieurs.
Le Collier de Serrage Monétaire : L’Actualisation des Contraintes
Si l’extraction physique des richesses est un héritage visible, le contrôle monétaire et financier est une contrainte invisible, mais d’une violence économique comparable, rendant le continent vulnérable aux chocs exogènes.
Le F CFA est-il un garant de stabilité ou un piège à la compétitivité et à la souveraineté monétaire ?
Le système monétaire, illustré historiquement par le Franc CFA, est un exemple paradigmatique de monnaie coloniale qui a subordonné les besoins de développement africain à la stabilité monétaire européenne. Bien que ce système ait maintenu une inflation relativement faible, son principal défaut réside dans le piège à la compétitivité qu’il impose aux économies émergentes. Le rattachement à une monnaie forte comme l’Euro via un taux de change fixe a pour effet de surévaluer structurellement la monnaie par rapport aux réalités productives locales. Or, cette surévaluation subventionne les importations étrangères et rend les exportations africaines, agricoles ou manufacturières, non compétitives en termes de prix, étouffant ainsi l’industrialisation locale. Même si des réformes ont été annoncées pour mettre fin à la centralisation des réserves auprès du Trésor français, le maintien de la parité fixe avec l’Euro signifie que la politique monétaire des unions (UEMOA et CEMAC) est toujours dictée par la Banque Centrale Européenne, limitant l’autonomie nécessaire pour créer du crédit destiné à stimuler la production intérieure. Cette situation continue de sacrifier la croissance future sur l’autel de la stabilité passée.
Pourquoi la dette africaine est-elle perpétuellement considérée comme insoutenable ?
La dette, analysée dans le contexte du Rapport sur la dette mondiale 2024, n’est pas seulement un fardeau, mais un mécanisme de transfert de risque et de dépendance aux devises fortes. La structure de la dette contractée par les pays africains est profondément problématique : elle est majoritairement libellée en devises étrangères (USD ou EUR). L’augmentation récente des taux d’intérêt mondiaux, décidée par les banques centrales avancées, constitue une décision exogène qui renchérit considérablement le coût du service de la dette pour les États africains.
L’Afrique subsaharienne (ASS) est particulièrement vulnérable dans cet environnement de « Big Funding Squeeze« . Les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire de la tranche inférieure ont fait face à une détérioration de leurs notes de crédit en 2023, subissant 24 révisions à la baisse contre seulement 6 révisions à la hausse. Dans le cas de l’ASS, l’écart de rendement moyen des obligations souveraines à 10 ans par rapport au rendement de référence du Trésor américain est supérieur à 10 % (1 000 points de base), un seuil critique qui met en évidence un risque élevé de surendettement. Cette situation transforme les États africains en de simples chambres de compensation dont l’énergie budgétaire est consacrée au remboursement des créanciers étrangers, souvent au détriment des dépenses publiques essentielles comme l’éducation et la santé.
Le dividende démographique ou le mirage du potentiel
Les échecs de la transformation productive et les contraintes financières se répercutent directement sur le tissu social, annulant le bénéfice potentiel du dynamisme démographique.
L’exode des cerveaux (Brain Drain) est-il une fuite, ou un rapatriement organisé ?
L’exode des cerveaux est une illustration flagrante de la manière dont les pays développés bénéficient directement des carences structurelles africaines, le phénomène s’apparentant à un transfert net de capital humain subventionné par les contribuables africains. L’Afrique investit dans la formation d’une élite (« les individus nés en Afrique ayant fait des études supérieures »), mais une proportion significative de ces talents sont ensuite activement recrutés par les pays à revenu élevé. La rétention de ces élites est entravée par la pénurie de l’infrastructure et des opportunités d’emploi formel. Les pays africains peinent à former une main-d’œuvre dotée des compétences fondamentales (lecture, écriture, calcul) et des compétences douces (résolution de problèmes complexes, pensée critique), qui sont pourtant essentielles pour des économies en transition. Le manque de systèmes d’information du marché du travail (LMIS) complets et financés en Afrique aggrave ce problème, car l’offre et la demande de compétences ne sont pas correctement évaluées, notamment dans l’économie informelle.
Le « dividende démographique » est-il une bénédiction ou un mirage sans révolution de la productivité ?
L’Afrique est la région où le taux d’emploi informel est le plus élevé au monde. L’Organisation internationale du Travail (OIT) estime que plus de 85 % des emplois en Afrique subsaharienne se trouvent dans le secteur informel, contre 73 % en Asie en développement. Le statut de travailleur vulnérable (auto-employé ou aidant familial) est d’ailleurs une approximation de l’emploi informel dans la plupart des pays africains. Ce secteur se caractérise par une très faible productivité, des revenus irréguliers et une absence de protection sociale. En l’absence d’une industrialisation agressive et d’une augmentation massive de la productivité agricole, cette formidable croissance démographique ne se traduira pas par un enrichissement collectif. Au lieu de cela, le « dividende » se transforme en un mirage qui risque de se concrétiser par un chômage de masse et une instabilité sociale croissante, car la croissance ne génère pas suffisamment d’emplois de qualité pour absorber cette jeunesse.
La Géopolitique du Contrôle et la Finance Globale
La dépendance économique africaine n’est pas uniquement le fruit d’un héritage historique, elle est activement maintenue par un ordre économique et financier mondial dont les dynamiques récentes (dette mondiale, resserrement monétaire) accentuent la vulnérabilité du continent.
L’Aide Publique au Développement (APD) sert-elle les pauvres ou les intérêts stratégiques ?
L’Aide Publique au Développement (APD) sert d’abord les intérêts économiques et géopolitiques du donateur. Bien que le paysage de l’aide ait évolué, passant des anciens Programmes d’Ajustement Structurel à des instruments plus souples du FMI comme les Policy Coordination Instruments, l’aide reste largement conditionnée. L’APD sert souvent à financer des projets qui facilitent l’accès du donateur aux marchés africains ou aux ressources stratégiques. Plus fondamentalement, l’aide peut saper la construction d’une fiscalité autonome et crédible en se substituant ou en complétant les recettes fiscales, maintenant ainsi les États dans un état de dépendance psychologique et financière. Par ailleurs, l’émergence du marché des obligations durables, bien que destiné en théorie à financer la transition climatique, représente un enjeu où l’Afrique pourrait être marginalisée, car ces instruments sont encore modestes (les obligations durables du secteur public n’ont représenté que 0,4 % des obligations souveraines émises en 2023)
La dette souveraine et la finance mondiale : comment le fardeau se renforce-t-il par des mécanismes exogènes ?
La vulnérabilité africaine est une conséquence directe de la dynamique financière des économies avancées. Le resserrement monétaire rapide opéré par les grandes banques centrales (Fed, BCE) pour juguler l’inflation dans leurs juridictions se répercute avec violence sur la dette des pays africains. Les États africains, dont la dette est majoritairement libellée en devises étrangères, doivent désormais refinancer leurs emprunts à des coûts nettement plus élevés. Les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire de la tranche inférieure ont subi un nombre important de révisions à la baisse de leur note de crédit en 2023, signe que les marchés considèrent leur dette comme de plus en plus risquée.
De plus, l’ampleur de la dette souveraine au niveau mondial, y compris les 54 000 milliards USD détenus par les pays de l’OCDE fin 2023, et l’effet du resserrement quantitatif (RQ) des banques centrales, influencent directement les coûts d’emprunt pour tous les acteurs, y compris l’Afrique. Le RQ, qui voit les banques centrales réduire leurs portefeuilles d’obligations, augmente l’offre nette d’obligations à absorber par le marché. Cette augmentation de l’offre rend les investisseurs plus sensibles aux prix et les rendements plus attractifs sur les marchés des titres d’État moins risqués (OCDE). Par conséquent, ce retour à des rendements plus élevés sur les titres souverains des pays riches risque de détourner la demande d’investissement des obligations d’entreprise des marchés émergents et, par extension, des marchés africains perçus comme plus risqués
Pourquoi les institutions africaines sont-elles si souvent la proie de coups d’État et de l’instabilité ?
L’instabilité politique et la fréquence des coups d’État sont des symptômes clairs d’une crise de légitimité profonde de l’appareil d’État post-colonial. Le modèle d’État qui a perduré est un État d’extraction, dont l’architecture n’a jamais été conçue pour le développement inclusif des citoyens, mais pour le prélèvement des richesses au profit d’une petite élite urbaine. Cette crise est exacerbée et perpétuée par un ensemble de facteurs structurels, historiques et géopolitiques.
L’appareil d’État post-colonial a conservé une structure centrée sur le prélèvement des richesses. L’État est ainsi perçu par les citoyens non pas comme un instrument de développement inclusif, mais comme une cible de prise de pouvoir permettant l’accaparement des rentes. L’instabilité est une réaction symptomatique au fait que l’État est une cible de prise de pouvoir pour l’accaparement des rentes, en raison de son incapacité structurelle à traduire la richesse des ressources naturelles en développement socio-économique durable pour la population. L’incapacité à créer des emplois formels de qualité, notamment pour une jeunesse en croissance, transforme le dividende démographique en un chômage de masse et une instabilité sociale croissante. D’ailleurs, plus de 80 % des jeunes scolarisés aspirent à des emplois hautement qualifiés, mais seulement 8 % en trouvent réellement (UA-OCDE dev, 2024).
Historiquement et jusqu’à très récemment, les puissances extérieures ont joué un rôle direct dans la préservation des « régimes amis » et dans la déstabilisation des leaders cherchant une véritable souveraineté économique. La Tutelle Monétaire et les Représailles : Le système du Franc CFA (qui a précédé l’Eco en zone ouest africaine) est un exemple flagrant d’une architecture monétaire qui a sacrifié la souveraineté monétaire au profit de la France. Les chefs d’État africains (pro « contrat France – AFRIQUE ») savent que tant qu’ils facilitent les opérations de la France et de ses entreprises sur leurs territoires et qu’ils s’alignent sur ses positions diplomatiques, ils bénéficient de la tutelle de l’ancienne puissance coloniale, y compris contre leurs citoyens et opposants. Les leaders africains qui ont tenté de sortir du système CFA ont été victimes de campagnes de déstabilisation, voire de coups d’État et d’assassinats.
La Seule Réponse
Chacune de ces dix questions, nous ramène inéluctablement au même point central : La Perpétuation des Liens de Dépendance Structurelle. L’Afrique (ASS) n’est pas pauvre parce qu’elle manque de ressources (30 % des ressources minérales mondiales) ou de talents, mais parce que son économie est systématiquement organisée et conditionnée pour servir en premier lieu les besoins d’accumulation de capital extérieur.
Le véritable combat aujourd’hui est celui de la souveraineté économique. Il nécessite une rupture radicale avec les dogmes imposés et une désobéissance constructive aux règles qui perpétuent cette dépendance.
Cela implique au moins trois choses :
premièrement, mettre fin au siphonage financier systémique qui draine les richesses hors du continent. On estime que l‘Afrique perd plus de 50 milliards de dollars par an à cause des flux financiers illicites , un montant supérieur à l’aide au développement qu’elle reçoit. Démanteler ces FFI requiert non seulement une pression internationale accrue sur les paradis fiscaux, mais surtout la renégociation des contrats miniers pour imposer la transformation locale des ressources (comme le cobalt de la RDC). Cette transformation est vitale, car l’extraction sans valeur ajoutée perpétue le statut de l’Afrique comme « réservoir » au profit d’acteurs extérieurs. Deuxièmement, il est impératif de maîtriser les outils monétaires en sortant des contraintes de parité fixe, notamment illustrées par l’arrimage historique du Franc CFA, à l’Euro. Ce système monétaire, en assurant une faible inflation, surévalue structurellement la monnaie par rapport aux réalités productives locales, ce qui subventionne les importations et étouffe l’industrialisation locale en rendant les exportations (cacao, coton) non compétitives en termes de prix. La souveraineté monétaire, impliquant une plus grande flexibilité du taux de change et l’usage de la création monétaire pour financer la production intérieure plutôt que d’être contraint de chercher des capitaux étrangers, est la condition sine qua non de l’indépendance économique. Enfin, le troisième pilier exige d’industrialiser agressivement en rejetant le dogme du libre-échange total, à l’image des nations asiatiques qui ont emprunté une voie de protectionnisme ciblé et stratégique pour leurs industries naissantes. Utiliser des outils d’État tels que des subventions, des programmes de développement des fournisseurs et une protection tarifaire sélective permettrait de construire une base manufacturière stable, créant des emplois formels, augmentant la productivité et contrecarrant la concurrence déloyale des produits manufacturés étrangers massivement subventionnés qui a détruit la capacité de production locale africaine. Sans cette reprise en main simultanée des ressources, de la monnaie et de la production, l’Afrique demeurera un simple fournisseur, condamnée à subir l’ordre économique mondial hérité. C’est la seule façon pour que le potentiel immense de l’Afrique cesse d’être le combustible de la prospérité des « autres ». L’Afrique a les ressources et le capital humain pour écrire d’une nouvelle manière son histoire, mais elle doit d’abord rompre ces chaînes invisibles et se réapproprier audacieusement son destin économique.
Le continent est comme un navire taillé pour le voyage, mais dont la boussole et la carte ont été configurées pour toujours revenir au port de l’ancien maître, l’empêchant d’explorer de nouvelles routes vers sa propre prospérité.
Roberto Tientcheu


Dans l’ensemble : très bon article à dire. Si ce n’est qu’au niveau de « *l’ancienne puissance coloniale :campagnes de déstabilisation coûts d’État et assassinats* » on aurait pu ajouter les tentatives plus ou moins réussi de Madagascar (2003) et de la Mauritanie (1972) qui ont été aussi victime de déstabilisation, te tentatives de coup d’État et autres