Qui profite vraiment de la pauvreté ?

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ÉDITO : La grande illusion de l’aide internationale

Depuis deux décennies, l’aide internationale contribue à sauver des millions de vies. Ce constat est réel, mais trompeur. Car derrière ces succès humanitaires se cache un échec économique persistant : la croissance dans les pays à faible revenu reste inférieure à la moitié du seuil minimal de 7 % nécessaire pour sortir durablement les populations de la pauvreté. L’aide soulage, mais elle ne transforme pas.Le système de l’Aide publique au développement (APD) est devenu une industrie cynique de plus de 200 milliards de dollars par an. Son inefficacité structurelle est désormais documentée. Tandis que les volumes d’aide chutent pour la troisième année consécutive, le marché mondial de la vertu, lui, continue de prospérer. Plus la dépendance s’installe, plus les flux d’aide justifient leur existence. La pauvreté est devenue le carburant moral d’un système sans objectif de sortie.
La cruauté est manifeste dans le financement climatique. Sur les montants annoncés, seuls 21 à 24,5 milliards de dollars peuvent être considérés comme un soutien réel aux pays vulnérables ; le reste se compose de prêts qui aggravent une dette déjà insoutenable. Ce mécanisme transforme la vulnérabilité en actif financier. La souffrance devient une ressource, la dette, un instrument de contrôle. Il n’existe « guère de relation robuste et positive » entre l’aide et la croissance économique. Au contraire, l’afflux d’aide nourrit la captation des ressources par les élites, entretient la corruption et déstructure les marchés locaux. L’exemple est connu : celui du fabricant de moustiquaires ruiné par des dons gratuits, symbole d’une aide qui tue les initiatives qu’elle prétend soutenir.
Le développement n’est pas une charité ; c’est une souveraineté. Tant que l’aide servira d’assurance morale pour les donateurs et de rente politique pour les gouvernants, elle ne produira que des dépendances. La véritable issue n’est pas dans la réforme du système, mais dans sa substitution : reprendre le contrôle du financement, des priorités et du sens. Pour atteindre les 7 % de croissance impératifs, l’Afrique doit se financer elle-même, sur ses marchés, avec ses ressources et selon ses choix.

L’humanité n’a jamais produit autant de richesses, ni mobilisé autant de ressources au nom de la « lutte contre la pauvreté ». Pourtant, plus de 700 millions de personnes vivent encore dans l’extrême misère, et la majorité se concentre en Afrique subsaharienne. L’analyse rétrospective de l’Aide Publique au Développement (APD) révèle une vérité difficile : plus d’un billion de dollars d’aide transféré à l’Afrique depuis 1970 a en réalité rendu les populations plus pauvres et la croissance plus lente, s’avérant un « désastre politique, économique et humanitaire ». L’échec de l’APD à générer une croissance robuste est un fait bien établi, l’impact du financement sur le développement étant faible, voire insignifiant, dans les environnements où les politiques et les institutions sont faibles. Ce paradoxe n’est pas qu’un échec accidentel : c’est l’indice d’un système, car la pauvreté a cessé d’être uniquement un problème à résoudre pour devenir une ressource économique, morale et politique. Elle fait vivre des institutions, justifie des budgets, alimente des carrières, et rassure les consciences. La misère est devenue une matière première dont la gestion génère des profits, et le secteur du développement lui-même est aujourd’hui une véritable industrie du Bien pesant plus de 200 milliards de dollars par an. L’urgence est donc de se demander qui capte réellement la valeur de cette économie du manque et, surtout, comment ce système perpétue-t-il la vulnérabilité au lieu de la guérir.

L’Aide au développement, un marché où le Nord capte la rente ?

L’économie du Bien est d’abord et avant tout une machinerie de transfert de valeur du Sud vers les structures administratives et les entreprises du Nord. Derrière la rhétorique de la solidarité, un fait brutal s’impose : près de 30 % des fonds d’aide sont absorbés par la gestion administrative et les salaires dans les pays donateurs (OCDE, 2024). La majorité des appels d’offres pour les contrats d’exécution des projets reviennent à des prestataires de services européens ou américains, transformant ainsi l’APD en un puissant circuit de rente reproduisant les dépendances qu’elle prétend combattre. Loin d’être une manne purement altruiste, l’aide est en outre largement instrumentalisée pour servir des intérêts budgétaires et géopolitiques des donateurs. L’APD agit comme une subvention fiscale indirecte pour les pays donateurs, notamment en finançant des dépenses domestiques qui leur incombent normalement. Un exemple frappant est la comptabilisation des coûts d’accueil des réfugiés et demandeurs d’asile dans les pays donateurs : ces dépenses se sont élevées à 31 milliards de dollars en 2023, déduites du budget d’APD pour soulager les caisses des pays développés. Cette pratique réduit d’autant les ressources disponibles pour le développement à long terme in situ. L’aide est historiquement et stratégiquement orientée vers des objectifs politiques, favorisant les anciens alliés, souvent au détriment de l’efficacité pour la réduction de la pauvreté. Cet effet est aggravé par le phénomène de « lassitude des bailleurs » ou de pressions budgétaires internes. L’année 2024 a marqué la première fois depuis 1995 que les quatre principaux donateurs (France, Allemagne, Royaume-Uni et États-Unis) ont diminué leur budget d’APD simultanément, avec la perspective que 2025 pourrait marquer la première fois qu’ils le font pour deux années consécutives.

La misère, carburant de l’instabilité et de la corruption ?

L’afflux massif d’aide dans des économies aux institutions fragiles s’avère être un facteur d’instabilité systémique et de détournement de capitaux. L’aide est facilement volée, car elle est souvent transférée directement aux gouvernements. On estime qu’au moins 10 milliards de dollars d’aide quittent le continent africain chaque année, s’accumulant sur des comptes bancaires étrangers (Dambisa Moyo – Dead Aid). Ce transfert massif de devises vers des gouvernements peu redevables assèche la capacité de l’État à financer ses propres priorités. L’aide extérieure, en fournissant une source de revenus facile et non soumise à la fiscalité intérieure, court-circuite le lien essentiel de redevabilité entre le gouvernement et le peuple. Un gouvernement qui ne dépend pas des taxes de ses citoyens pour sa survie financière n’a aucune incitation à être responsable envers eux, favorisant l’opacité et affaiblissant la société civile. L’afflux d’aide agit comme une rente externe comparable à celle des ressources naturelles, rendant le contrôle de l’appareil d’État financièrement irrésistible et augmentant les enjeux des conflits internes. L’APD, en tant que transfert de capital, est en effet souvent fongible. Cela signifie que même si un donateur finance un projet spécifique (comme la construction d’une école), le gouvernement peut réaffecter ses propres fonds initialement prévus pour l’éducation à d’autres dépenses, y compris la consommation ou des activités non productives. Par conséquent, l’efficacité de l’aide ne dépend pas de la réussite du projet ciblé, mais de la qualité globale des dépenses publiques et des politiques du pays. L’effet est dévastateur : le dollar d’aide, censé soutenir l’investissement productif, ne produit souvent qu’une augmentation des dépenses de consommation gouvernementales, qui n’a généralement aucun effet positif sur la croissance.

Les pièges de la vertu verte et des normes globales

Le marché mondial du Bien trouve constamment de nouvelles sources de rentabilité dans les défis globaux, en particulier le changement climatique et l’imposition de normes commerciales. Le financement climatique, bien que crucial pour les pays les plus vulnérables (comme les Petits États Insulaires en Développement, SIDS, ou les Pays Moins Avancés, PMA), est largement fourni sous forme de prêts, augmentant ainsi l’endettement des pays qui sont le moins responsables de la crise. Sur les 83,3 milliards de dollars de financement climatique déclarés en 2020 par les pays développés, seuls 21 à 24,5 milliards de dollars pouvaient être considérés comme un soutien réel. Pis encore, seulement un quart de ce financement public était fourni sous forme de dons, le reste étant principalement des prêts. L’APD est également soumise à des pressions budgétaires et est de moins en moins « nouvelle et additionnelle », étant de plus en plus affectée au financement climatique.

La peur de la « fuite de carbone » ou les préoccupations sanitaires servent de prétextes légitimes aux pays donateurs pour imposer des normes. Ces normes, qu’il s’agisse de mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) ou d’obstacles techniques au commerce (TBT), agissent souvent comme des barrières non tarifaires (NTMs) qui excluent les exportations des pays en développement. L’exemple de la réglementation européenne sur l’aflatoxine est illustratif : cette norme, plus stricte que celle recommandée internationalement, a entraîné une baisse des exportations africaines de céréales, fruits secs et noix de 64 %, soit une perte de 670 millions de dollars pour ces pays, pour une réduction marginale des décès par cancer dans l’UE(UE). L’imposition de standards (volontaires ou obligatoires) est un acte de pouvoir. Les pays riches peuvent se permettre d’adopter des standards internationaux élevés, tandis que les pays en développement sont souvent contraints d’adapter ces standards à un niveau moins stringent.

Le retour des politiques industrielles, notamment dans le secteur des technologies propres (cleantech), expose les limites des cadres d’aide européens traditionnels, qui se révèlent inefficaces face aux subventions massives d’acteurs comme la Chine et les États-Unis. Le cadre européen (comme l’IPCEI ou le TCTF) est fragmenté, contradictoire et favorise les grandes entreprises en place (incumbents). L’aide est souvent accordée sous forme de sommes forfaitaires (lump sum) basées sur la justification d’un « déficit de financement » , plutôt que sur une production réelle ou sur une réduction des coûts marginaux. Ce système invite à la recherche de rente : plus un projet est coûteux à réaliser (c’est-à-dire moins il est efficient), plus il peut justifier une subvention importante, subventionnant ainsi l’inefficacité et pénalisant les nouveaux acteurs qui n’ont pas les ressources pour naviguer dans ce processus lourd et opaque.

L’illusion de l’efficacité.

Bien que le marché du Bien soit structurellement vicié, il est impératif d’adopter une approche équilibrée qui reconnaît les succès tangibles tout en soulignant l’échec macroéconomique. Les archipels d’efficacité : L’aide ciblée a permis des avancées majeures dans certains domaines, notamment la santé, souvent via des mécanismes « verticaux » ou des fonds mondiaux. L’aide a incontestablement préserver des millions de vies en soutenant les campagnes de vaccination et en luttant contre des maladies spécifiques. L’action coordonnée, notamment via la Sahel Alliance (qui regroupe 27 partenaires et gère un portefeuille de 1 330 projets d’une valeur de 26,47 milliards d’euros en 2022), a également engendré des résultats concrets : plus de 8 millions de personnes ont un accès amélioré à l’eau potable, 2,35 millions de personnes ont un accès ou un accès amélioré à l’électricité, et 5,4 millions d’enfants ont été vaccinés. Les projets de l’Alliance ont également soutenu 3,4 millions d’agriculteurs et d’éleveurs par des services consultatifs.

Ces succès micro-économiques ne parviennent pas à masquer l’échec structurel. Pour les pays africains, l’enjeu est d’atteindre une croissance annuelle minimale de 7 % pour sortir des millions de personnes de la pauvreté. Le taux de croissance moyen est estimé à 3,2 % en 2024, et reste donc bien en deçà de ce seuil critique. La volatilité et la fragilité de la croissance sont exacerbées par des chocs multiples (géopolitiques, climatiques, inflationnistes) et par les faiblesses structurelles domestiques, telles qu’une base industrielle limitée et une forte dépendance aux produits de base. La vulnérabilité de la dette demeure élevée, forçant les États à canaliser des ressources vers le service de la dette plutôt que vers l’investissement en capital social et humain. La concentration excessive de l’APD dans des secteurs spécifiques (comme la santé ou l’éducation) sans appropriation locale peut créer des systèmes parallèles qui s’effondrent dès que l’aide s’arrête, rendant les institutions publiques « malades ».

Pour sortir de ce cercle vicieux, la solution réside dans le courage de l’autonomie. Cela implique de démanteler le modèle de dépendance à l’aide en mobilisant les ressources domestiques et en s’engageant dans des stratégies de croissance souveraines et inclusives. Les flux financiers externes les plus robustes et les moins corrupteurs ne sont pas l’APD, mais les transferts de fonds des migrants (remittances), qui totalisaient 325,5 milliards USD dans le monde en 2010, soit plus du double de l’APD. Contrairement à l’aide gouvernementale, les fonds des migrants sont dirigés vers les ménages, contribuant directement aux besoins de consommation, à l’éducation ou à de petits investissements, et ne sont pas détournés par les gouvernements corrompus. L’APD, en 2023, s’élevait à 0,37 % du RNB des pays donateurs, une part infime comparée à l’objectif de 0,7 %, soulignant la nécessité pour les pays de trouver des solutions financières internes durables.

L’Urgence de l’Autonomie Politique (Balanced Green Growth) : La seule manière d’assurer la dignité et le développement est de rejeter la dépendance. Le modèle de Croissance Verte Équilibrée (BGG) illustre cette stratégie. L’approche BGG propose que les pays du Sahel exploitent stratégiquement leurs ressources non renouvelables (comme le gaz naturel) pour générer des recettes substantielles dans le court terme, garantissant une source de financement fiable pour le développement social et les infrastructures vertes. Ces revenus servent à financer des investissements cruciaux dans l’éducation et la santé, qui augmenteraient les dépenses publiques à plus de 10,4 % du PIB régional d’ici 2063. C’est une approche pragmatique qui permet de financer l’éradication de l’extrême pauvreté d’ici 2050, tout en réduisant la vulnérabilité aux chocs externes et en renforçant la redevabilité interne. Le BGG démontre que le développement n’est pas une question d’accès à l’aide la plus généreuse, mais la conquête de l’autonomie financière et politique.

La persistance de la pauvreté ne tient pas à un manque de potentiel, mais à la structure défaillante d’un système d’aide conçu pour stabiliser la dépendance plutôt que stimuler l’autonomie. L’échec est moins moral que systémique : il découle d’un modèle où la pauvreté alimente un cycle d’intérêts croisés politiques, financiers et diplomatiques. Pourtant, les économies africaines disposent aujourd’hui de leviers solides : une démographie jeune, des marchés intérieurs en expansion, un capital naturel stratégique et un réseau diasporique qui transfère chaque année davantage que l’aide publique mondiale. Mais ces atouts ne deviendront moteurs que si les États réinventent leurs systèmes politiques et institutionnels pour garantir la transparence, la stabilité et la continuité de la décision économique. L’heure n’est plus à la dépendance structurelle, mais à la souveraineté stratégique : celle qui s’enracine dans les ressources locales, la fiscalité domestique, et des partenariats redéfinis sur une base d’intérêts réciproques. Cette mutation n’est pas un choix, c’est une nécessité historique d’autant que certaines grandes puissances jadis prescriptrices de modèles, comme la France, s’approchent d’une catastase financière, un point d’asphyxie où la dette ronge la capacité même d’exemplarité économique. La nouvelle équation du développement impose donc de regarder vers soi : bâtir, investir et gouverner selon ses propres priorités.

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