La fracture numérique, une nouvelle frontière de la pauvreté

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La fracture numérique en Afrique est devenue l’une des lignes de faille les plus critiques du développement contemporain, transcendant le simple clivage technologique pour s’ériger en un puissant multiplicateur d’inégalités économiques et sociales. Dans un monde globalisé où l’information, la connaissance et les flux financiers sont dématérialisés, l’accès et la maîtrise des technologies de l’information et de la communication ne sont plus des commodités, mais des déterminants fondamentaux de la productivité, de la compétitivité nationale et de la capacité d’une économie à générer de la valeur ajoutée. L’Afrique, qui abrite environ 1,43 milliard de personnes (soit 18,1 % de la population mondiale), illustre de manière frappante cette réalité : alors que 5,16 milliards de personnes (environ 64 %) sont des utilisateurs d’Internet à l’échelle mondiale, seulement 602 millions d’Africains, soit environ 43 % de la population continentale, y ont accès. Cela signifie qu’environ 850 millions d’Africains demeurent sans connexion. Cet écart massif non seulement freine la participation du continent à la « société de l’information », mais retarde également l’ambition de transformer ses sociétés et économies pour générer une croissance inclusive et stimuler la création d’emplois. L’enjeu est clair : l’Internet a le potentiel de contribuer près de 180 milliards de dollars à l’économie africaine d’ici 2025, et l’augmentation de l’accès à 75 % de la population pourrait potentiellement créer 44 millions d’emplois. De plus, l’augmentation de 10 % du taux de pénétration de l’Internet à haut débit est corrélée à une croissance du PIB par habitant d’environ 1,4 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, une corrélation qui se situe entre 1,0 et 2,5 % pour la pénétration du haut débit mobile. Cependant, cette potentialité économique reste largement hypothétique tant que les barrières structurelles de la fracture persistent.

Le défi crucial qui se pose aux acteurs du développement n’est plus seulement d’étendre la couverture, mais de résoudre le profond fossé de l’usage (usage gap), car deux tiers de la population en Afrique subsaharienne, soit 710 millions de personnes, n’utilisent pas l’Internet mobile alors même qu’ils vivent dans la zone de couverture d’un réseau mobile haut débit. Ce fossé est la manifestation d’une double pénalité socio-géographique, recomposant des inégalités traditionnelles (sociales, de genre, d’âge) et en créant de nouvelles autour de la maîtrise des outils. Les données montrent que l’accès et l’utilisation fréquente d’Internet (au moins quelques fois par semaine ou tous les jours) varient considérablement selon les caractéristiques socio-démographiques. Le niveau d’éducation est le facteur le plus discriminant : un écart saisissant de 72 points de pourcentage sépare l’utilisation fréquente de l’Internet entre ceux ayant une éducation post-secondaire (83 %) et ceux sans éducation formelle (11 %). Simultanément, la pauvreté vécue, mesurée par l’Indice de Pauvreté Vécue (LPI), révèle un écart de 39 points de pourcentage dans l’utilisation fréquente entre les citoyens ayant une faible pauvreté vécue et ceux en situation de grande pauvreté (38 points entre ceux sans pauvreté vécue et ceux avec une pauvreté vécue élevée). De plus, la division géographique reste abyssale, avec une disparité de 36 points de pourcentage dans l’usage fréquent entre les résidents urbains (60 %) et ruraux (24 %). Bien que la couverture du réseau mobile soit relativement élevée (87 % des zones d’énumération visitées), l’écart entre les zones urbaines (95 % de couverture en moyenne) et rurales (80 %) persiste, illustrant que même la disponibilité de l’infrastructure n’est pas uniforme. De plus, les pays les moins développés (PMA/LDCs) sont significativement en retard, avec un taux d’utilisation fréquente d’Internet de seulement 30 % contre 53 % dans les pays non-PMA. Ces disparités massives du capital humain numérique conditionnent la productivité globale et limitent l’intégration des économies africaines aux chaînes de valeur mondiales.

L’une des contraintes économiques majeures de l’inclusion est l’abordabilité (affordability), qui est le deuxième obstacle le plus important à l’accès à l’Internet mobile après le manque de compétences. Malgré les progrès réalisés par l’initiative Digital Economy for Africa (DE4A) de la Banque mondiale, qui a vu le prix moyen d’un gigaoctet de données mobiles chuter de 10,5 % du revenu national brut (RNB) mensuel par habitant en 2019 à 5 % en 2021, ce coût moyen dépasse toujours la cible internationale fixée à 2 %. Le coût du panier voix et données mobiles représentait en moyenne 12 % du RNB par habitant en Afrique en 2020, avec des extrêmes atteignant 65 % au Malawi. Il est d’ailleurs démontré que les pays où ce panier consomme une plus grande part du revenu moyen affichent des taux d’utilisation d’Internet significativement plus faibles. Au-delà du prix des données, le coût des appareils représente un obstacle financier immense, surtout dans les pays où le RNB par habitant est faible. Les appareils d’entrée de gamme coûtent entre 35 et 40 dollars, ce qui peut représenter jusqu’à 80 % du salaire mensuel dans certains pays africains. Ce coût est largement imputable à la forte dépendance aux importations, les marques asiatiques dominant 70 % du marché des appareils mobiles en Afrique. La non-abordabilité, tant des services que des terminaux, agit comme une barrière directe à l’investissement des ménages dans le capital numérique.

Parallèlement à la non-abordabilité, les défis de l’infrastructure (disponibilité et accessibilité) persistent, en particulier dans les pays à faible revenu et ceux confrontés à des barrières géographiques (montagnes, îles), où le modèle économique de déploiement des réseaux reste difficile. Dans 26 pays, dont plus de la moitié en Afrique subsaharienne, au moins 20 % de la population ne se trouve pas dans la zone de couverture d’un réseau mobile. Même dans des pays mieux couverts, comme le Nigeria, des défis de distribution subsistent autour de l’accès au « dernier kilomètre » et au « milieu de parcours ». En 2020, cet accès au dernier kilomètre était entravé par une fibre terrestre insuffisante et une faible pénétration de la 4G, bien que l’adoption de la 4G soit en croissance rapide et devienne de plus en plus cruciale, dépassant potentiellement la 3G d’ici 2028. Pour les populations les plus éloignées et les zones rurales, l’extension des réseaux est particulièrement coûteuse et difficile, surtout dans le contexte du déficit énergétique. Environ 32 % des stations de base mobiles en Afrique (soit 96 000 sites) sont hors réseau ou sur des réseaux de mauvaise qualité. Les coûts d’exploitation dans ces zones représentent environ 30 % des coûts opérationnels, avec une surprime pouvant atteindre 37 % pour les zones éloignées. L’accès à l’électricité, qui est fortement corrélé à l’abordabilité des données mobiles, est un prérequis pour une connectivité viable.

L’élément de la fracture le plus insidieux et le plus difficile à surmonter est peut-être le déficit de capital humain. Le manque de littératie et de compétences numériques est classé comme le principal obstacle à l’adoption de l’Internet mobile parmi les utilisateurs qui sont conscients de l’existence de l’Internet mobile mais ne l’utilisent pas. Ce manque affecte particulièrement les populations plus pauvres, les femmes, les habitants des zones rurales et les personnes de plus de 35 ans. L’enjeu va au-delà du simple savoir-faire technique, ou de la « capacité de cliquer », pour englober les compétences génériques et socioculturelles, telles que la capacité à compiler, comparer, vérifier et produire de l’information. La rapidité de l’évolution technologique génère un sentiment de « précarité numérique » ou de statut de « Sisyphe numérique » chez de nombreux individus qui s’efforcent constamment de mettre à jour leur capital matériel et cognitif sans jamais atteindre l’horizon mouvant de la maîtrise technologique. La demande projetée en travailleurs dotés de diverses compétences numériques d’ici 2030 est gigantesque : le Nigeria aura besoin d’environ 28 millions de travailleurs, le Kenya de 17 millions, la Côte d’Ivoire de 5 millions, le Mozambique de 3,7 millions et le Rwanda de 3,4 millions. Ce déficit massif en main-d’œuvre qualifiée freine l’innovation et la diversification économique, notamment dans les secteurs clés comme l’agriculture, l’industrie et les services, qui nécessitent de plus en plus de niveaux intermédiaires et avancés de compétences numériques.

En l’absence de ces compétences productives, la véritable ligne de fracture s’installe entre les usages productifs et les usages passifs. La majorité des utilisateurs en ligne consomment passivement du contenu (divertissement, réseaux sociaux), absorbant le temps et les données sans gain équivalent en revenus ou en compétences. Cette situation crée une forme d’exclusion paradoxale « en ligne » où la connexion n’est pas convertie en capabilité c’est-à-dire en une amélioration concrète des revenus, des droits et de la dignité. Cette sous-exploitation du potentiel productif du numérique se manifeste dans la structure du marché du travail. L’économie numérique tend à créer une élite urbaine très qualifiée, concentrée dans des centres d’innovation (hubs) avec des salaires supérieurs (par exemple Nairobi ou Lagos-Yaba), ce qui accentue la polarisation salariale et les inégalités intergénérationnelles. Simultanément, le vaste tissu des très petites entreprises (TPE) demeure sous-outillé (comptabilité, paiements, chaîne d’approvisionnement), ce qui freine la productivité et la formalisation du secteur informel. Même les opportunités offertes par les plateformes de travail en ligne, bien que permettant le « brain drain par le câble » pour les professionnels africains vendant leurs services à distance, se caractérisent souvent par des rémunérations volatiles et une faible protection sociale, renforçant la précarisation.

L’impact de la fracture numérique est également dévastateur sur l’accès aux droits et à l’intégration sociale au sens large. La dématérialisation des services publics (e-administration), censée simplifier les démarches et réduire le non-recours aux droits, se heurte de plein fouet à la fracture numérique. Ce phénomène touche massivement les jeunes sans diplôme, les ménages à bas revenus, les personnes handicapées, âgées ou illettrées. Le risque d’aggravation des situations de non-recours est « très réel » lorsque la précarité sociale se cumule avec la précarité numérique, produisant un effet d’isolement redoublé. Ce constat confirme la spécificité de la fracture numérique, dont le tracé ne se superpose que partiellement aux fractures sociales classiques. Les difficultés d’intégration numérique se manifestent le plus fortement sur les dimensions professionnelle et interpersonnelle (famille, amis) du lien social, les emplois exigeant de plus en plus d’aisance numérique et l’éclatement spatial des familles favorisant la communication électronique.

Face à ces obstacles multidimensionnels, la résolution de la fracture numérique est une question d’économie politique du développement qui nécessite une stratégie d’inclusion productive, de souveraineté et de justice numérique. L’Union Africaine (UA) a élaboré la Stratégie de Transformation Digitale pour l’Afrique (2020-2030), visant à ce que tous les citoyens soient numériquement autonomisés d’ici 2030, avec un accès sécurisé à au moins 6 Mb/s, pour un coût abordable de pas plus de 0,01 USD par Mb, via un appareil fabriqué sur le continent coûtant moins de 100 USD. L’initiative Digital Economy for Africa (DE4A) de la Banque mondiale, qui s’aligne sur cette vision, repose sur cinq piliers fondamentaux : les compétences numériques, les plateformes publiques numériques, l’infrastructure numérique, les entreprises numériques et les services financiers numériques. Les compétences et l’infrastructure sont considérés comme les principaux catalyseurs des services numériques.

La mise en œuvre de cette vision dépend largement de la capacité des États à mener des réformes réglementaires et fiscales qui incitent l’investissement privé et réduisent les coûts. L’approche de Maximizing Finance for Development (MFD) et la Mobilisation du Capital Privé (PCM) sont soutenues par la Banque mondiale pour réduire le besoin de financement public catalytique et encourager l’investissement privé. Des exemples concrets d’analyses de la GSMA montrent que les réformes réglementaires peuvent avoir un impact quantifié sur la réduction des déficits d’investissement. Au Nigeria, par exemple, les réformes politiques visant à supprimer la taxation sectorielle sur les infrastructures et la réglementation des prix de détail pourraient réduire l’écart d’investissement pour la couverture 4G de 44 %, le ramenant de 360 millions de dollars à 200 millions de dollars. De même, la suppression des droits d’importation sur les équipements d’énergie verte et les subventions pour les solutions d’énergie durable pourraient aider à combler le déficit énergétique qui entrave le déploiement de réseaux ruraux. L’investissement dans la connectivité rurale doit également envisager des technologies alternatives, comme les satellites en orbite basse (NTN/LEO) et les solutions frugales comme les TV White Spaces (TVWS), pour les populations très éloignées.

Un autre élément central pour la transformation est la souveraineté numérique. La dépendance technologique limite la maîtrise des données, des infrastructures de cloud et des normes numériques, affaiblissant la compétitivité externe et la résilience économique des pays africains. La mise en œuvre de la Stratégie de Transformation Digitale de l’UA comprend l’accélération de l’opérationnalisation des identités numériques, des paiements, du cloud souverain, de la cybersécurité et de l’interopérabilité des systèmes, afin de créer un marché numérique continental intégré dans le cadre de la Zone de libre-échange africaine (ZLECAf). De plus, le défi démocratique et la protection des libertés publiques nécessitent la lutte contre les coupures d’Internet (shutdowns), dont l’Afrique a connu un nombre record en 2024 (21 coupures dans 15 pays), et le renforcement des autorités de protection des données.

La lutte contre la fracture numérique doit transcender la simple livraison d’infrastructures. La disponibilité des réseaux est un prérequis, mais elle ne se traduit pas automatiquement par une augmentation de l’utilisation productive de l’Internet, surtout dans les PMA. Pour que la connexion devienne un moteur de croissance durable, les politiques doivent viser à transformer l’accès en capital productif. Cela implique d’investir massivement dans le capital humain (formation continue axée sur les compétences génériques et socioculturelles), de développer des plateformes publiques numériques conviviales et des contenus économiques locaux pertinents (e-logistique, marchés agricoles en temps réel…), et d’assurer une gouvernance qui protège les données et favorise l’interopérabilité des paiements. Ce n’est qu’en adoptant un modèle d’inclusion qui soit à la fois abordable, utile, et souverain que la fracture cessera d’être une frontière de la pauvreté pour devenir un puissant levier de convergence économique et d’autonomisation pour le continent africain.

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