La pauvreté est trop souvent présentée comme un simple retard de développement, une incapacité à « suivre le rythme » de la modernité, voire comme le résultat de décisions politiques inadaptées. Cette vision simpliste permet de réduire la misère à une fatalité et de dédouaner les structures qui l’alimentent. Pourtant, l’histoire et l’économie montrent qu’il existe une autre lecture, plus dérangeante : la pauvreté n’est pas seulement absence de richesse, elle est aussi un instrument stratégique. Dès la colonisation, les puissances européennes ont construit l’appauvrissement comme une politique de domination, en organisant des économies de rente, en interdisant la diversification et en orientant les productions vers l’exportation. Ce modèle s’est prolongé : en 2023, selon la Banque mondiale, plus de 700 millions de personnes vivent encore avec moins de 2,15 dollars par jour, et près de 80 % de ces personnes se trouvent dans des pays intégrés de manière asymétrique à l’économie mondiale. Cette permanence n’est pas un hasard, mais le signe que la pauvreté remplit des fonctions bien précises dans l’ordre économique et politique global.
Elle est d’abord un outil de domination intérieure. Gouverner des populations affamées ou précarisées, c’est réduire leur capacité de résistance. La faim agit comme un frein invisible qui empêche la contestation. L’histoire regorge d’exemples où le contrôle des ressources vitales a servi à consolider le pouvoir. Durant la famine du Biafra (1967-1970), la privation alimentaire a été instrumentalisée comme arme de guerre, causant plus d’un million de morts. Plus récemment, au Zimbabwe sous Robert Mugabe, la distribution de semences et de vivres était conditionnée par l’appartenance politique, transformant la survie en monnaie d’échange électorale. Dans d’autres contextes, comme au Venezuela, les pénuries chroniques de biens de base ont été gérées à travers des circuits clientélistes, renforçant la dépendance des populations au parti dominant. La pauvreté cesse alors d’être un problème social : elle devient un outil de gestion politique. Les régimes autoritaires savent que maintenir la population dans une précarité organisée est plus efficace que la répression ouverte, car elle use les forces de résistance de l’intérieur.
Sur la scène internationale, la pauvreté est entretenue par des mécanismes beaucoup plus subtils, souvent sous couvert d’aide ou de coopération. Les Programmes d’Ajustement Structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1980-1990 ont réduit les marges budgétaires des pays endettés, supprimé des subventions essentielles (énergie, alimentation) et affaibli des services publics entiers. En Afrique subsaharienne, les dépenses d’éducation et de santé par habitant ont chuté de près de 25 % en moyenne entre 1980 et 1995 (UNESCO). Loin de sortir ces pays de la crise, ces mesures les ont enfermés dans une spirale de dépendance : la croissance a stagné, la pauvreté a explosé. Aujourd’hui encore, les prêts conditionnés imposent des choix douloureux. En 2022, le Ghana, en pleine crise économique, a dû renoncer à des subventions sur le carburant pour accéder à un plan de sauvetage du FMI, plongeant des milliers de ménages dans la précarité énergétique. La pauvreté devient ainsi une politique de discipline, un levier pour imposer des réformes favorables aux créanciers. Loin d’être éradiquée, elle est institutionnalisée comme moyen de contrôle géopolitique.
Mais la pauvreté ne sert pas uniquement à discipliner : elle est aussi une condition structurelle de l’économie mondiale. Les chaînes de valeur globalisées reposent sur une main-d’œuvre bon marché et sur l’exploitation de ressources naturelles dans des zones maintenues dans le manque. Sans cette asymétrie, le modèle de la mondialisation perdrait son avantage comparatif. En République démocratique du Congo, qui fournit plus de 70 % du cobalt mondial, indispensable aux batteries électriques, plus de 200 000 personnes, dont près de 40 000 enfants selon Amnesty International, travaillent dans des mines artisanales pour moins de 2 dollars par jour. Les bénéfices s’évaporent dans des multinationales ou dans des circuits financiers offshore, tandis que 62 % de la population congolaise vit encore sous le seuil de pauvreté. De même, au Bangladesh, les ouvrières du textile produisent pour des marques internationales à des salaires mensuels moyens de 95 dollars, alors que l’Organisation internationale du Travail estime que le « salaire vital » devrait dépasser 200 dollars. Le sous-développement n’est pas une erreur du système, il en est la condition. Maintenir des régions entières dans la pauvreté garantit que les matières premières et la main-d’œuvre resteront à bas prix.
Plus cyniquement encore, la pauvreté est devenue une marchandise en soi, un secteur économique qui génère des profits. Elle produit une consommation captive : produits alimentaires bas de gamme, biens de seconde main exportés depuis l’Europe vers l’Afrique, microcrédits accordés à des taux annuels parfois supérieurs à 30 %. Elle alimente aussi une véritable industrie de l’aide. En 2022, l’aide publique au développement a atteint un montant record de 204 milliards de dollars selon l’OCDE.
Une partie de ces fonds finance des programmes vitaux, mais une autre alimente des structures entières ONG, agences, consultants dont la survie dépend de la persistance de la pauvreté. Le paradoxe est glaçant : éradiquer la pauvreté signifierait tarir la source de revenus de milliers d’acteurs. Enfin, la misère devient un actif financier : la dette extérieure des pays pauvres, qui atteignait 9 000 milliards de dollars en 2021 (Banque mondiale), circule sur les marchés obligataires et se transforme en produits spéculatifs. Les crises humanitaires déclenchent aussi des flux financiers massifs dont bénéficient les intermédiaires logistiques et les grandes entreprises de l’agro-industrie. La pauvreté n’est pas seulement tolérée, elle est devenue rentable.
Cette instrumentalisation économique produit aussi des effets symboliques et culturels. La pauvreté est réduite à une image. Dans les campagnes humanitaires ou médiatiques, certains peuples ne sont plus représentés que par des clichés : enfants squelettiques, files devant des sacs de riz, camps de réfugiés. Ces images, utilisées pour susciter l’émotion et récolter des fonds, fabriquent un récit où ces sociétés apparaissent incapables de vivre sans aide extérieure. Elles effacent les savoirs, la créativité et les résistances locales. Elles assignent une identité de « pauvre » qui finit par être intériorisée par les populations elles-mêmes. Cette image sert aussi à justifier l’ingérence : si un peuple est perçu comme éternellement incapable, alors intervenir devient une obligation morale. Ainsi, la pauvreté cesse d’être seulement une condition économique pour devenir une identité imposée et un argument politique.
Il serait réducteur d’y voir un simple complot ourdi par quelques puissances : la pauvreté a aussi une fonction structurelle dans l’économie-monde. Elle sert de zone tampon en période de crise, absorbe les chocs et opère comme variable d’ajustement des politiques. Lors de la crise alimentaire de 2007-2008, l’indice FAO des prix alimentaires a bondi de 27 % en 2007 et a culminé au premier semestre 2008, tandis que les prix domestiques ont augmenté « dans la plupart des pays » aux niveaux détail et producteur ; le blé a plus que doublé entre 2005 et 2008 et le riz a grimpé d’environ 170 %. Les pays en développement ont vu leurs factures d’importations alimentaires croître d’environ 25 % en 2007, et entre 40 millions (FAO) et 105 millions de personnes supplémentaires (Banque mondiale) ont été basculées dans la faim ou la pauvreté, sans remise en cause structurelle des mécanismes financiers dominants. Dans ce contexte, la pauvreté est aussi institutionnalisée par la procyclicité des politiques : dans de nombreux pays à revenu faible et intermédiaire, la politique budgétaire reste procyclique (resserrement en bas de cycle, relâchement en haut de cycle), ce qui amplifie les chocs au lieu de les lisser ; la littérature du FMI en fournit des résultats robustes, et la vague d’austérité post-2010 documentée par l’UNICEF a davantage comprimé les dépenses sociales précisément au moment où la protection était la plus nécessaire. Par ailleurs, la pauvreté fonctionne comme réserve flexible de main-d’œuvre : 60 % de l’emploi mondial demeure informel (et près de 85 % en Afrique), ce qui permet d’ajuster brutalement les revenus et l’emploi sans filet de sécurité un amortisseur implicite du système. Enfin, la pauvreté écoule les surplus : les exportations européennes de textiles usagés ont triplé en deux décennies pour atteindre environ 1,7 million de tonnes en 2019, dont environ 46 % vers l’Afrique une partie significative finissant en décharges ou flux informels. Le cas ghanéen l’illustre : environ 15 millions de vêtements arrivent chaque semaine au marché de Kantamanto (Accra), un volume qui excède la capacité d’absorption et se transforme en déchets, d’où l’idée, discutée au niveau européen, de restreindre ces exportations. Dans cette logique, la pauvreté n’est pas une anomalie à corriger à la marge : c’est un dispositif intégré qui protège les structures dominantes en socialisant les coûts des crises sur les plus vulnérables.
Reconnaître cette réalité implique d’admettre une vérité : la pauvreté n’est pas un accident ni un simple retard de développement, elle est une architecture du pouvoir, pensée, entretenue et rentable. Tant qu’elle remplira sa fonction de domination, de contrôle et de profit, elle sera protégée avec la même rigueur que les frontières ou les marchés financiers. La véritable lutte ne consiste pas à panser la misère par des programmes ciblés ou à la maquiller derrière des indicateurs flatteurs pour bailleurs, mais à briser les rapports de force qui l’ont normalisée. Cela suppose de reconquérir des souverainetés dans l’alimentation, l’énergie, la technologie ; de bâtir des alliances qui échappent au chantage de l’aide et de la dette ; et surtout de tuer le récit colonial qui réduit des peuples à n’être que des victimes passives. La pauvreté n’est pas une fatalité à gérer, c’est une arme qu’il faut désarmer. La seule vraie question est donc celle de savoir : combien de temps encore les peuples accepteront-ils de vivre dans un système où leur misère est la condition de la prospérité des autres ?


La compréhension de ce système est effective par certaines peuples ( Burkina). Ça va se faire par d’autres, mais avec le temps.