Depuis plusieurs générations, l’école est perçue comme la clé de voûte de la promesse républicaine et démocratique. Dans l’imaginaire collectif, elle est ce lieu neutre où l’effort et le mérite priment sur les origines sociales, où les enfants des familles modestes peuvent, par leur réussite scolaire, accéder à de meilleures conditions de vie que leurs parents. Cette croyance a façonné les politiques publiques de la seconde moitié du XXᵉ siècle, de l’essor de la scolarisation primaire universelle aux grandes réformes d’enseignement supérieur visant à élargir l’accès. Pourtant, les données récentes nous obligent à questionner cette certitude. Alors que les inégalités économiques s’accentuent et que le marché du travail évolue à grande vitesse, l’école n’apparaît plus comme l’ascenseur social qu’elle était censée être. Pire encore, elle semble parfois reproduire, voire amplifier, les fractures déjà présentes dans la société. Cette réalité met en lumière un paradoxe inquiétant : jamais l’humanité n’a autant investi dans l’éducation, mais jamais les doutes n’ont été aussi nombreux sur sa capacité à tenir sa promesse d’égalité des chances.
Le constat d’un déclin des apprentissages
Les enquêtes internationales sur les acquis scolaires dressent un tableau préoccupant. En 2022, le programme PISA de l’OCDE a révélé une baisse sans précédent des performances en mathématiques, en lecture et en sciences dans la plupart des pays riches. Ce recul, qualifié d’historique, traduit l’impact durable de la pandémie de Covid-19, qui a désorganisé les systèmes éducatifs, provoqué la fermeture des écoles pendant de longs mois et creusé les écarts entre les élèves. Mais il serait réducteur d’y voir seulement une conséquence conjoncturelle : derrière cette chute, se cachent des faiblesses structurelles, liées à la difficulté de moderniser les méthodes pédagogiques, de former les enseignants et d’adapter l’école aux nouveaux besoins de la société.
Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, le constat est encore plus alarmant. Plus d’un enfant sur deux âgé de 10 ans ne parvient pas à lire et comprendre un texte simple, selon les estimations de la Banque mondiale et de l’UNESCO. Ce phénomène, qualifié de « pauvreté des apprentissages », illustre un écart dramatique entre la scolarisation et la maîtrise effective des compétences de base. Certes, des progrès considérables ont été réalisés en termes d’accès : dans la plupart des régions, la quasi-totalité des enfants est inscrite à l’école primaire. Mais derrière cette façade se cache une réalité plus dure : une proportion importante d’élèves sortent du système éducatif sans avoir acquis les savoirs fondamentaux nécessaires à leur avenir. Autrement dit, l’école accueille, mais n’enseigne pas toujours efficacement.
L’école comme reflet des inégalités sociales
Loin de corriger les déséquilibres sociaux, l’école tend souvent à les refléter, voire à les reproduire. Les enfants issus de familles favorisées bénéficient d’un environnement propice à l’apprentissage : accès à des livres, à des activités culturelles, à un soutien parental fort et à des cours particuliers pour renforcer leurs acquis. Ils fréquentent souvent des établissements mieux dotés en ressources pédagogiques et en enseignants expérimentés, parfois même des écoles privées où le suivi est plus individualisé.
À l’inverse, les enfants issus de milieux défavorisés connaissent une accumulation de désavantages. Ils étudient dans des classes plus chargées, avec moins de matériel, des enseignants confrontés à des conditions de travail difficiles et des parents moins disponibles pour les accompagner dans leur scolarité. Dans certains pays, la pratique du redoublement, qui est plus fréquente dans les milieux populaires, aggrave les inégalités en ralentissant la progression scolaire et en renforçant le sentiment d’échec. De même, l’orientation précoce vers des filières techniques ou professionnelles peut enfermer les élèves les moins favorisés dans des trajectoires moins valorisées socialement et économiquement.
Ainsi, la promesse de l’école comme instrument d’égalité des chances se heurte à une dure réalité : le destin scolaire reste fortement corrélé au milieu d’origine. Dans de nombreux pays, la performance d’un élève dépend davantage de la situation socio-économique de sa famille que de ses propres efforts.
Deux visages : Nord et Sud
Les défis de l’école ne sont pas les mêmes dans les pays du Nord et dans ceux du Sud, même si une logique commune se dessine : l’inégalité.
Dans les pays riches, le problème est essentiellement celui de l’équité interne. Les écarts de performance entre élèves d’un même pays peuvent être considérables. Les enfants issus de familles immigrées, vivant dans des quartiers défavorisés ou fréquentant des établissements sous-dotés accumulent les retards et décrochent plus souvent. Les politiques publiques tentent de répondre à ce défi par des programmes de discrimination positive, des financements ciblés ou des politiques de mixité sociale, mais les résultats restent mitigés. La ségrégation résidentielle, la concentration de la pauvreté dans certains territoires et la difficulté à attirer des enseignants expérimentés dans ces zones pèsent lourdement sur la capacité de l’école à réduire les écarts.
Dans les pays en développement, le problème est plus fondamental. Il ne s’agit pas seulement d’équité interne, mais d’accès à une éducation de qualité. Les classes peuvent compter jusqu’à 70 ou 80 élèves, rendant impossible un suivi individualisé. Les enseignants sont parfois recrutés sans formation suffisante et disposent de peu de moyens pédagogiques. Les infrastructures sont déficientes, allant du manque de salles de classe au manque d’eau potable et d’électricité. À cela s’ajoute une fracture numérique immense : alors que les enfants des pays riches explorent déjà les usages pédagogiques de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage en ligne, des millions d’élèves d’Afrique subsaharienne n’ont même pas accès à une connexion Internet fiable ou à un ordinateur. Les filles sont particulièrement désavantagées : dans certaines régions, elles interrompent leur scolarité en raison de mariages précoces, de normes sociales discriminantes ou de conditions de sécurité insuffisantes.
Quand le diplôme ne garantit plus la mobilité
Pendant longtemps, obtenir un diplôme constituait une assurance presque automatique de mobilité sociale. Le diplôme était le passeport vers des emplois stables, mieux rémunérés et socialement valorisés. Mais cette équation est de moins en moins vraie. Dans de nombreux pays, on observe une inflation des diplômes : le nombre de diplômés de l’enseignement supérieur a considérablement augmenté, mais le marché du travail n’a pas suivi. Résultat : un chômage élevé parmi les jeunes diplômés, et une dévalorisation des titres académiques.
Les employeurs, eux, cherchent de plus en plus des compétences pratiques, numériques ou transversales comme la capacité à travailler en équipe, la créativité et l’adaptabilité que les systèmes éducatifs traditionnels peinent à transmettre. Ce décalage crée une frustration grandissante. De nombreux jeunes, notamment dans les pays en développement, estiment avoir respecté les règles du jeu aller à l’école, réussir les examens, obtenir un diplôme sans pour autant bénéficier des opportunités espérées. Ce sentiment de trahison contribue à alimenter un malaise social profond et, dans certains contextes, à fragiliser la confiance dans les institutions.
Face à ce constat sombre, certaines politiques et initiatives apportent des résultats encourageants et montrent que l’école peut redevenir un levier de mobilité sociale.
- L’éducation préscolaire de qualité : les enfants qui bénéficient d’un accompagnement éducatif dès le plus jeune âge acquièrent des compétences cognitives et sociales qui réduisent durablement les écarts. Les études montrent que ces effets perdurent jusque dans l’âge adulte, influençant non seulement la réussite scolaire, mais aussi l’intégration professionnelle.
- Le tutorat ciblé : des programmes de soutien personnalisé, mis en place pour les élèves en difficulté, permettent de rattraper le retard accumulé. Après la pandémie, plusieurs pays ont expérimenté des dispositifs de tutorat intensif avec des résultats probants.
- Un financement différencié : allouer davantage de ressources aux établissements défavorisés plutôt que de les répartir uniformément permet d’agir là où les besoins sont les plus importants. Cette approche, encore trop rare, s’avère essentielle pour corriger les déséquilibres.
- La réduction du redoublement : des pays ayant limité cette pratique constatent une amélioration des résultats globaux et une réduction des inégalités.
- L’intégration du numérique : lorsqu’elle est équitable, l’utilisation d’outils technologiques ouvre de nouvelles perspectives pédagogiques, en particulier dans les zones rurales ou isolées.
Ces leviers ne suffisent pas à eux seuls à transformer radicalement le système éducatif, mais ils montrent une direction claire : investir intelligemment, cibler les efforts sur les plus vulnérables et moderniser les pratiques.
Le paradoxe de l’école moderne
Jamais l’éducation n’a mobilisé autant de ressources et d’attention politique. Les États consacrent une part croissante de leur budget à l’école, les organisations internationales en font une priorité et les sociétés civiles exigent plus d’investissement dans ce secteur. Pourtant, les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes. Dans trop de pays, l’école réussit à protéger une partie des élèves ceux qui bénéficient déjà d’un environnement favorable mais laisse les autres derrière.
Ce paradoxe s’explique par plusieurs facteurs : l’inertie des systèmes éducatifs, la difficulté de réformer en profondeur des institutions anciennes, la résistance des acteurs impliqués, mais aussi le poids des inégalités sociales qui se répercutent mécaniquement dans l’école. Sans réforme ambitieuse, l’école risque de perdre son rôle fondateur dans la construction d’une société plus juste et plus prospère. L’école reste un pari d’avenir. Elle ne peut pas, à elle seule, corriger toutes les fractures sociales, mais elle demeure l’un des rares leviers capables d’offrir à chacun une chance réelle de dépasser son milieu d’origine. La question n’est pas de savoir si elle peut remplir ce rôle, mais si les sociétés sont prêtes à assumer l’effort collectif nécessaire pour qu’elle le fasse.
Cela passe par un engagement clair : investir davantage dans la petite enfance, améliorer la formation et la motivation des enseignants, allouer plus de ressources aux écoles défavorisées, moderniser les méthodes pédagogiques et adapter les programmes aux compétences attendues sur le marché du travail. Ce n’est qu’à ce prix que l’école pourra redevenir cet ascenseur social que l’on promet à chaque enfant. L’école n’est pas condamnée à reproduire les inégalités. Elle peut encore les corriger, mais cela exige de transformer la promesse en action, et de passer du discours à la réforme concrète. Car si l’école échoue à tenir cette mission, c’est bien plus que l’avenir des élèves qui est en jeu : c’est la cohésion sociale et la stabilité des sociétés elles-mêmes.

