L’Afrique nourrira-t-elle le monde en 2050 ?

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La sécurité alimentaire mondiale se joue dès aujourd’hui. À l’horizon 2050, la planète comptera près de 9,7 milliards d’habitants, dont 2,5 milliards en Afrique. Cela signifie que le continent représentera près d’un quart de l’humanité. Or, la demande alimentaire globale augmentera de près de 60 % au cours des trente prochaines années. Dans ce contexte, la question de savoir si l’Afrique peut devenir un moteur de l’offre alimentaire mondiale ne relève plus de la spéculation, mais d’une analyse stratégique.

Aujourd’hui encore, l’Afrique importe 85 % de son blé et près de 40 % de son riz, alors qu’elle détient 60 % des terres arables non exploitées du monde. Les rendements céréaliers n’atteignent en moyenne que 1,7 tonne par hectare, un chiffre bien en deçà des standards mondiaux : 4,1 t/ha en Asie, 5,2 t/ha en Amérique latine et plus de 10 t/ha pour le maïs aux États-Unis. Ce paradoxe illustre à la fois la dépendance actuelle et le potentiel exceptionnel du continent. Avec une main-d’œuvre jeune âge médian de 19 ans et une transition numérique rapide qui facilite l’accès aux marchés et au financement, un autre avenir agricole est possible si les blocages structurels sont levés.

Les comparaisons avec d’autres régions du monde rappellent combien la productivité repose avant tout sur des choix stratégiques. En Asie de l’Est, la Révolution verte a triplé les rendements du riz en une génération grâce aux semences améliorées, à l’irrigation et à des politiques publiques cohérentes. En Chine, les producteurs atteignent aujourd’hui 6,8 t/ha de riz, contre 2,5 t/ha en Afrique de l’Ouest. En Amérique latine, le Brésil illustre comment un pays peut passer du statut d’importateur à celui d’exportateur majeur de soja et de maïs en misant sur la recherche agronomique et les infrastructures : ses rendements dépassent 3,4 t/ha, alors que l’Afrique se situe encore entre 1,5 et 1,8 t/ha. Quant à l’Amérique du Nord, elle combine universités agricoles, capital privé et marchés intégrés pour atteindre des records mondiaux : les rendements moyens du maïs dépassent 10 t/ha, quand l’Afrique reste autour de 2 t/ha. Ces écarts montrent que la productivité ne découle pas de la seule abondance de terres, mais d’un investissement soutenu dans la recherche, les infrastructures et les institutions.

Si l’Afrique accuse encore un retard, c’est en grande partie à cause de contraintes bien identifiées. Le déficit d’infrastructures rend les coûts logistiques prohibitifs : transporter une tonne de maïs du Malawi vers Dar es-Salaam coûte trois fois plus cher que de l’expédier depuis l’Argentine vers l’Europe. Le changement climatique constitue une menace supplémentaire : selon le GIEC, les rendements pourraient baisser de 10 à 20 % d’ici 2050 sans adaptation. Enfin, l’insécurité foncière et la fragmentation des exploitations freinent les investissements de long terme dans l’amélioration des sols, l’irrigation et l’adoption de nouvelles technologies.

Les trajectoires possibles pour 2050 dépendent de la capacité du continent à surmonter ces obstacles. Si les tendances actuelles se prolongent, l’Afrique restera dépendante des importations, vulnérable aux chocs géopolitiques et climatiques, avec le risque de crises alimentaires récurrentes dans ses zones urbaines. Mais un scénario optimiste est tout aussi plausible. En misant sur l’intégration régionale via la ZLECAf, en renforçant la recherche agronomique locale, en développant les infrastructures et en favorisant l’adoption des innovations, les rendements céréaliers pourraient tripler d’ici 2050. Dans ce cas, l’Afrique deviendrait autosuffisante et pourrait même exporter du maïs, des légumineuses et des fruits tropicaux, tout en assurant la sécurité alimentaire de sa population.

Plutôt que de se demander si l’Afrique nourrira le monde, il s’agit de savoir si elle réussira à nourrir 2,5 milliards d’Africains de manière durable, accessible et résiliente. Si ce défi intérieur est relevé, alors le continent pourra, par la même occasion, jouer un rôle décisif sur les marchés mondiaux. L’Afrique ne nourrira pas le monde par miracle, mais par des choix stratégiques. En transformant son potentiel en productivité, en consolidant ses marchés et en investissant dans ses agriculteurs, elle peut passer du statut de continent dépendant à celui de puissance agricole mondiale.

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