Une révolution silencieuse mais structurante
L’Afrique est aujourd’hui le berceau d’une révolution financière numérique sans précédent. En 2024, le continent concentre près de 74 % de l’ensemble des transactions de mobile money réalisées dans le monde, se plaçant ainsi comme le leader incontesté de ce secteur. Cette statistique, loin d’être anecdotique, révèle une transformation structurelle qui interpelle économistes, décideurs publics et acteurs du développement : le mobile money est-il la promesse d’une inclusion financière universelle ou le vecteur de nouvelles fractures ?
L’histoire du mobile money en Afrique est souvent racontée comme une success story linéaire. Pourtant, derrière les chiffres impressionnants se cachent des dynamiques complexes : certains pays et groupes sociaux avancent à pas de géant, tandis que d’autres restent en marge, piégés par la fracture numérique, les coûts élevés ou des barrières réglementaires. Pour comprendre les implications réelles de cette révolution, il est essentiel de poser un cadre clair et partagé.
Des débuts modestes à une montée en puissance mondiale
L’aventure du mobile money en Afrique commence bien avant que les chiffres actuels ne fassent la une des rapports économiques. En 2007, le lancement de M-Pesa au Kenya marque un tournant décisif : pour la première fois, un simple téléphone portable devient un guichet de paiement, de transfert et d’épargne. Ce modèle, d’abord accueilli avec scepticisme par les banques, s’impose rapidement comme une solution pragmatique face aux faibles taux de bancarisation du continent (à peine 20 % des adultes possédaient un compte bancaire au début des années 2000).
La dynamique s’étend vite. La Tanzanie et l’Ouganda emboîtent le pas dès la fin des années 2000, suivis dans les années 2010 par des pays d’Afrique de l’Ouest comme la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Sénégal. En une décennie, le mobile money passe du statut d’expérience kényane à celui de phénomène continental.
Les chiffres illustrent cette trajectoire fulgurante :
- en 2012, on comptait moins de 50 millions de comptes de mobile money actifs en Afrique subsaharienne ;
- en 2024, ce chiffre dépasse 500 millions d’utilisateurs actifs, sur un total mondial de plus de 2 milliards de comptes enregistrés ;
- le taux d’inclusion financière s’est hissé de 23 % en 2011 à près de 55 % en 2021, démontrant l’impact direct du mobile money sur l’accès aux services financiers.
Mais derrière ces moyennes flatteuses se cachent des réalités contrastées. Les pays d’Afrique de l’Est (Kenya, Tanzanie, Ouganda) demeurent les pionniers, avec des taux d’adoption supérieurs à 70 %. L’Afrique de l’Ouest, portée par la dynamique de la CEDEAO et de l’UEMOA, connaît une croissance rapide mais inégale selon les pays. En revanche, l’Afrique australe et l’Afrique centrale avancent plus lentement, freinées par des cadres réglementaires complexes ou une faible densité d’agents distributeurs.
Le mobile money, moteur de transformation économique
Au-delà d’une simple commodité, le mobile money est devenu un véritable levier de transformation structurelle pour l’économie africaine, dont l’impact se mesure aussi bien à l’échelle macroéconomique que dans le quotidien des ménages et des entreprises. Des analyses économétriques montrent qu’une augmentation de dix points du taux de pénétration du mobile money entraîne une hausse du PIB comprise entre 0,6 et 1 %, et la contribution de ce secteur au PIB en Afrique subsaharienne est passée de 150 milliards de dollars en 2022 à près de 190 milliards en 2023. Dans des pays comme le Kenya, le Ghana, la Côte d’Ivoire ou le Rwanda, la valeur des transactions liées au mobile money représente désormais plus de 5 % du PIB, illustrant son rôle systémique dans la croissance. Mais son importance ne se limite pas à la création de richesse : il agit aussi comme une porte d’entrée vers les services financiers formels. Au Kenya et au Nigéria, près de 45 % des utilisateurs déclarent épargner directement via leur portefeuille mobile, et des solutions innovantes comme M-Shwari ont élargi l’accès au crédit à court terme. Des startups telles qu’OKO au Mali ou Lersha en Éthiopie exploitent ce canal pour développer des assurances agricoles, renforçant la résilience des petits producteurs face aux aléas climatiques et économiques. Pour les micro, petites et moyennes entreprises, souvent exclues du système bancaire classique, le mobile money constitue une infrastructure transactionnelle abordable, facilitant les paiements aux fournisseurs, l’encaissement des clients et l’accès à la micro-assurance. Même le secteur informel, qui représente une part massive de l’économie africaine, se digitalise progressivement grâce à ces services. La pandémie de COVID-19 a d’ailleurs révélé toute la robustesse de ce système : en 2024, 44 % des prestataires de mobile money ont collaboré avec des organisations humanitaires pour distribuer des aides sociales et assurer la continuité des transferts. Ainsi, bien plus qu’un outil de paiement, le mobile money s’impose comme un pilier central de l’inclusion financière et un catalyseur de transformations profondes sur le continent.
Zones d’ombre : inclusion incomplète et fractures persistantes
Malgré ses avancées spectaculaires, le mobile money en Afrique reste marqué par des zones d’ombre qui interrogent la réalité de son inclusion. Le premier obstacle tient aux coûts. Effectuer un transfert de 10 dollars peut coûter entre 3 et 5 % du montant, ce qui représente un poids disproportionné pour les ménages les plus modestes. En parallèle, les espèces sont perçues comme gratuites, ce qui entretient une préférence pour le cash. Plusieurs gouvernements ont en outre introduit des taxes spécifiques qui ont freiné l’adoption : en Ouganda, une taxe a provoqué une chute de près de 50 % des volumes de transferts P2P avant d’être révisée, et au Ghana, l’“e-levy” continue de susciter des débats sur l’équilibre entre recettes fiscales et inclusion.
À cette contrainte financière s’ajoute une fracture numérique persistante. Si le téléphone portable est devenu ubiquitaire, seuls 48 % des abonnés mobiles en Afrique subsaharienne utilisent un smartphone, et à peine 28 % de la population a accès à Internet mobile. En zones rurales, la couverture réseau est encore lacunaire, et les obstacles liés à l’analphabétisme ou à la faible littératie numérique pèsent lourdement. De plus, 24 % des adultes ne possèdent pas de pièce d’identité officielle, ce qui les empêche d’accéder à des services nécessitant une vérification KYC, renforçant leur exclusion.
Les inégalités de genre révèlent une autre dimension du problème. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, seulement 35 % des femmes rurales disposent d’un compte mobile, contre plus de 60 % pour les hommes. Ce décalage s’explique par un accès plus limité aux documents d’identité, une exposition accrue aux risques de fraude ou de harcèlement, et des compétences numériques moins développées. Sans interventions ciblées, cette fracture risque de perdurer et de limiter l’impact inclusif du mobile money.
Enfin, la question de la confiance est centrale. L’instantanéité promise est souvent compromise par des pannes de réseau et une lenteur des traitements. La fraude et la cybercriminalité sont en hausse, et environ un utilisateur sur cinq cite la sécurité comme principale préoccupation. Dans de nombreux pays, les mécanismes de recours en cas d’erreur ou de fraude sont insuffisants, opaques et rarement rapides, ce qui fragilise la confiance des usagers. Ces limites s’ajoutent à une gouvernance dominée par les banques centrales et commerciales, qui marginalise encore les fintechs et les institutions de microfinance. De plus, les usages restent centrés sur les transferts P2P, alors que les paiements gouvernementaux, interentreprises ou vers les particuliers restent embryonnaires. L’Afrique a donc amorcé une révolution incontestable, mais son caractère universel et durable dépendra de la capacité à dépasser ces fragilités.
Vers une inclusion durable
Le succès du mobile money en Afrique ne saurait être pérenne sans une stratégie claire pour surmonter ses fragilités et construire une inclusion durable. Plusieurs leviers apparaissent aujourd’hui comme essentiels. Le premier concerne l’interopérabilité. Avec vingt-neuf systèmes de paiements instantanés actifs sur le continent, seuls neuf permettent une véritable intégration entre banques et opérateurs de mobile money. Pourtant, l’interopérabilité est décisive pour garantir que les fonds circulent sans friction, non seulement entre services financiers numériques mais aussi à l’échelle régionale. Des initiatives comme le PAPSS, qui facilite les paiements transfrontaliers en devises locales, ou encore le système GhIPSS au Ghana, marquent des avancées, mais l’échelle reste encore limitée. L’adoption généralisée d’API ouvertes constituerait une étape majeure pour fluidifier les transferts et accroître l’intégration économique africaine.
La diversification des canaux d’accès est un autre pilier. L’USSD, qui ne nécessite pas de smartphone, demeure crucial pour toucher les zones rurales, et représente encore plus de 60 % des transactions. Dans le même temps, les applications mobiles et les paiements par QR code se développent rapidement, portés par des solutions comme GhQR. De nouvelles formes de transactions, telles que les Original Credit Transactions (OCT), permettent aussi d’envoyer de l’argent directement vers les comptes bénéficiaires via les réseaux de cartes, élargissant les cas d’usage et rendant le mobile money plus attractif pour les entreprises.
Le rôle des banques centrales et des fintechs s’affirme également. Plusieurs pays, comme le Nigéria avec l’eNaira ou le Ghana avec l’e-Cedi, testent des monnaies numériques de banque centrale. Ces innovations, si elles sont bien intégrées, pourraient moderniser l’écosystème et renforcer la confiance. Les fintechs, de leur côté, restent essentielles pour développer des solutions adaptées aux populations mal desservies, mais leur participation directe aux infrastructures doit être facilitée par des cadres réglementaires plus inclusifs.
L’amélioration de la gouvernance et de la régulation est tout aussi cruciale. La mise en place de mécanismes de recours rapides et transparents renforcerait la confiance des utilisateurs. L’harmonisation des règles de KYC, avec une approche basée sur le risque, favoriserait l’intégration régionale et limiterait les exclusions. Enfin, la transparence des données est indispensable pour évaluer les progrès et ajuster les politiques.
Ces réformes ne pourront réussir sans investissements massifs. Le renforcement des infrastructures de télécommunications, la diffusion de smartphones abordables, les programmes d’éducation financière et numérique ainsi que les campagnes de sensibilisation contre la fraude sont autant de conditions nécessaires. L’Afrique dispose aujourd’hui d’une opportunité unique : transformer son leadership dans le mobile money en un dividende de développement réellement partagé.
