Depuis une décennie, l’Afrique s’impose comme l’épicentre mondial de la vulnérabilité climatique. Sécheresses prolongées, inondations dévastatrices, cyclones tropicaux : les aléas naturels, amplifiés par le réchauffement global, affectent chaque année des millions de personnes et fragilisent les équilibres économiques des États. Dans ce contexte, l’African Risk Capacity (ARC), agence spécialisée de l’Union africaine, représente l’une des innovations institutionnelles les plus structurantes : transformer le risque climatique en un mécanisme d’assurance collective capable de protéger les finances publiques et les moyens de subsistance des populations.
Une réponse africaine à une vulnérabilité structurelle
Contrairement à d’autres régions du monde, la majorité des pays africains disposent de marges budgétaires réduites pour absorber des chocs climatiques. En l’absence d’anticipation, les catastrophes entraînent des coûts humains et économiques considérables : pertes agricoles, insécurité alimentaire, hausse des prix, migrations forcées. Traditionnellement, la réponse reposait sur l’aide humanitaire internationale, souvent tardive, dont les délais d’acheminement réduisaient l’efficacité.
L’ARC a été conçue pour rompre ce cycle de dépendance. En mutualisant les risques au niveau continental et en introduisant une logique assurantielle, elle permet aux États de mobiliser rapidement des ressources financières en cas de crise. Elle offre ainsi une alternative africaine, proactive et souveraine, au modèle d’assistance humanitaire réactive.
Un mécanisme assurantiel fondé sur la prévoyance
Le fonctionnement de l’ARC repose sur une ingénierie financière et scientifique avancée. Les États membres paient une prime annuelle d’assurance, calculée en fonction de leur exposition aux risques climatiques. En cas de catastrophe (sécheresse, inondation, cyclone), le modèle Africa RiskView fondé sur des données satellitaires, pluviométriques et des indicateurs de sécurité alimentaire évalue l’ampleur du choc. Si les seuils prédéfinis sont atteints, l’ARC déclenche automatiquement un décaissement en faveur du pays assuré.
L’avantage majeur réside dans la rapidité : les fonds sont versés en moins de dix jours ouvrés, bien avant que l’aide internationale classique ne soit mobilisée. Ces ressources permettent aux gouvernements de financer immédiatement des programmes ciblés transferts monétaires, distributions alimentaires, soutien aux éleveurs évitant ainsi que les ménages ne basculent dans la pauvreté chronique.
Des résultats tangibles et mesurables
Depuis sa création en 2012, l’ARC a couvert plus de 90 millions de personnes et versé plus de 124 millions USD d’indemnisations à une dizaine de pays touchés (Sénégal, Madagascar, Malawi, Niger, Mauritanie, Zambie, etc.). Ces financements ont permis de soutenir rapidement des ménages vulnérables confrontés à des sécheresses ou à des cyclones.
Au Sénégal, par exemple, l’ARC a contribué à sécuriser l’alimentation de dizaines de milliers de ménages pendant une sécheresse sévère. À Madagascar, régulièrement frappé par des cyclones tropicaux, le mécanisme a facilité l’assistance d’urgence et la relance des communautés affectées.
Selon plusieurs évaluations indépendantes, chaque dollar investi dans l’ARC génère en moyenne 4,40 dollars de bénéfices sous forme de pertes économiques évitées et d’aide humanitaire substituée. Cela illustre le rôle de l’ARC comme catalyseur d’efficacité et de rationalisation financière.
Une innovation institutionnelle au service de la résilience
Au-delà des décaissements, l’ARC incarne une innovation institutionnelle. Elle se déploie à travers deux entités :
- ARC Agency, qui accompagne les États dans la planification de contingence, la modélisation des risques et le renforcement de leurs capacités.
- ARC Ltd, la société financière mutualisée, qui gère les primes et les indemnisations.
Ce dispositif positionne l’Union africaine comme acteur central de la gouvernance climatique et renforce la souveraineté des États : plutôt que de dépendre entièrement de l’aide extérieure, ils s’appuient sur un mécanisme dont ils sont eux-mêmes les actionnaires et les bénéficiaires.
Toutefois, plusieurs défis persistent : le coût des primes reste élevé pour certains pays, limitant leur participation ; la couverture demeure centrée sur les sécheresses et cyclones, alors que d’autres risques climatiques (inondations fluviales, érosion côtière) et sanitaires (épidémies) exigent une intégration future. Enfin, la transparence et la bonne gouvernance de l’utilisation des fonds conditionnent l’impact réel sur les populations.
Une boussole stratégique pour l’avenir
L’ARC ne doit pas être perçue uniquement comme une assurance climatique. C’est aussi un instrument stratégique qui incite les gouvernements à intégrer la gestion des risques dans leur planification budgétaire et leurs politiques de développement. En ce sens, il participe à une transformation plus large : passer d’une logique de réaction à une logique de prévention et de résilience.
Avec la mise en place de l’Extreme Climate Facility (XCF), qui vise à mobiliser des financements multilatéraux additionnels pour répondre à la recrudescence des événements extrêmes, l’ARC s’oriente vers une architecture encore plus robuste et inclusive.
Dans un continent où les chocs climatiques risquent de s’intensifier au cours du XXIe siècle, l’ARC apparaît comme l’une des pièces maîtresses de la résilience africaine. À condition d’être consolidé, étendu et adossé à des politiques publiques inclusives, il peut devenir non seulement un filet de sécurité financière, mais également un levier de gouvernance souveraine face au climat.

