Pourquoi la nutrition africaine a besoin d’une boussole
Sur un continent où la démographie progresse rapidement et où les chocs climatiques, géopolitiques et économiques se renforcent mutuellement, la nutrition n’est plus un simple volet sectoriel : c’est un déterminant macroéconomique de la croissance, du capital humain et de la stabilité sociale. Les derniers bilans onusiens montrent qu’en 2024, plus d’un Africain sur cinq fait face à la faim, soit environ 307 millions de personnes, un chiffre en hausse malgré un léger reflux mondial signe que les déterminants régionaux (conflits, inflation alimentaire, chocs climatiques) pèsent plus lourd que la tendance générale. Dans ce contexte, continuer à financer des programmes épars « à l’aveugle » revient à gaspiller des ressources rares. Il faut une boussole stratégique qui relie clairement les moyens, les activités, les résultats intermédiaires et l’impact attendu : c’est précisément le rôle de la théorie du changement (ToC).
D’un point de vue strictement économique, la malnutrition est un « coût silencieux » qui dégrade la productivité du travail, accroît les dépenses de santé et réduit l’accumulation de capital humain. Les estimations conjointes UNICEF‑OMS‑Banque mondiale confirment l’ampleur du problème : en 2024, 150,2 millions d’enfants de moins de cinq ans sont trop petits pour leur âge (retard de croissance) et 42,8 millions souffrent d’émaciation (wasting), avec un risque de mortalité accru et des pertes irréversibles sur les apprentissages. En Afrique, l’émaciation touchait environ 12,2 millions d’enfants dès 2022 et la tendance se maintient dans plusieurs sous‑régions fragilisées par l’insécurité et les déplacements. Ces ordres de grandeur justifient un changement d’échelle : sans pilotage par les résultats, les engagements financiers ne se traduisent pas en progrès nutritionnels mesurables.
L’analyse régionale souligne la persistance de poches de stagnation. En Afrique de l’Est et australe, le nombre d’enfants présentant un retard de croissance n’a pratiquement pas reculé depuis 2000, avec des millions d’enfants toujours exposés à des carences de micronutriments ; en 2023, près de 4 millions d’enfants y souffraient d’émaciation sévère, tandis que seulement 58 % des cas étaient effectivement pris en charge preuve d’un déficit d’accès, de financement et de coordination opérationnelle. De telles données imposent de reconfigurer les programmes autour d’hypothèses testables : quelle part de l’émaciation est saisonnière ? quelle élasticité des pratiques alimentaires aux prix ? quels goulots d’étranglement dans les filières d’approvisionnement thérapeutique ?
À ces contraintes sanitaires s’ajoutent des chocs systémiques. L’insécurité alimentaire liée aux conflits du Sahel à la Corne de l’Afrique, en passant par le Soudan se conjugue à l’érosion des revenus réels des ménages et à la volatilité des importations de céréales. Les pertes post‑récolte, souvent négligées dans les politiques publiques, amputent les disponibilités alimentaires et les revenus agricoles : dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, plus de 30 % des céréales peuvent être perdues après la récolte, en raison de conditions de stockage et de manutention inadéquates. Intégrer ce maillon dans une ToC nutritionnelle n’est pas accessoire : réduire les pertes améliore immédiatement l’offre locale d’aliments de base et la solvabilité des ménages ruraux.
La boussole qu’apporte la théorie du changement est double. Sur le plan stratégique, elle oblige à articuler un chemin causal explicite du financement aux intrants (suppléments, RUTF, services), des activités (dépistage communautaire, campagnes d’allaitement exclusif, cantines scolaires fortifiées, « nudges » de diversification alimentaire) jusqu’aux outputs (couverture de traitement, taux de fréquentation des services), puis aux outcomes (réduction de la prévalence d’émaciation, amélioration des pratiques alimentaires) et à l’impact (diminution durable du retard de croissance, gains cognitifs, productivité accrue). Sur le plan opérationnel, elle impose un cadre de mesure robuste : indicateurs de couverture, de qualité et d’équité (urbain/rural, quintiles de revenu, sexe de l’enfant), mais aussi indicateurs de risque (saisonnalité, accès humanitaire, choc de prix, rupture d’approvisionnement). Autrement dit, la ToC transforme la nutrition de « programme de bonne intention » en portefeuille d’hypothèses vérifiables.
Cette rigueur est d’autant plus nécessaire que l’Afrique fait face à une poly‑crise où les déterminants de la malnutrition interagissent : sécheresses plus fréquentes, inondations destructrices, conflits qui désorganisent les marchés, renchérissement des intrants agricoles, pression budgétaire qui contraint les filets sociaux. Les rapports SOFI (FAO‑IFAD‑UNICEF‑PAM‑OMS) rappellent que la trajectoire vers les ODD est hors‑piste sans inflexion majeure. Une ToC bien conçue permet de hiérarchiser les leviers à plus fort rendement social : par exemple, combiner transferts monétaires saisonniers ciblés avec fortification des cantines et renforcement des soins préventifs Mère‑Enfant dans les districts à forte insécurité alimentaire, au lieu de disperser les moyens sur des interventions uniformes.
Enfin, la ToC est un langage commun entre bailleurs, gouvernements, ONG et communautés. Elle facilite l’alignement des calendriers budgétaires, la concordance des cibles (couverture MUAC, allaitement exclusif, diversité alimentaire minimale), et l’apprentissage adaptatif : quand une hypothèse ne tient pas par exemple, si la sensibilisation seule ne modifie pas les pratiques dans un contexte de prix élevés on ajuste en introduisant des subventions ponctuelles aux aliments enrichis ou des innovations logistiques (chaîne du froid décentralisée, commandes groupées). Sans cette boussole, la tentation est grande de mesurer l’effort (dépenses, kits distribués) plutôt que le résultat (prévalence, mortalité évitable, années de scolarité gagnées).
En clair, la nutrition africaine ne manque ni d’initiatives ni d’énergie. Elle manque d’un pilotage par la preuve, capable de prioriser, séquencer et arbitrer. La théorie du changement, ancrée dans des données actualisées et des hypothèses explicites, est ce passage obligé : la condition pour convertir des budgets rares en impact mesurable sur la santé, l’éducation et la productivité des générations à venir.
La théorie du changement, mode d’emploi appliqué à un programme nutritionnel africain
Elle permet d’articuler clairement les liens de causalité entre des interventions ciblées et les impacts sociaux et économiques attendus, tout en mettant en lumière les hypothèses implicites qui sous-tendent chaque étape. Dans le cas des programmes nutritionnels, elle révèle comment une série d’actions distribution de suppléments, campagnes de sensibilisation, transferts sociaux ou soutien aux cantines scolaires peut, si elle est correctement séquencée et évaluée, transformer durablement les trajectoires de santé publique et de développement humain.
Tout commence par un diagnostic approfondi des déterminants de la malnutrition. Celle-ci ne se résume pas à un simple déficit calorique, mais résulte d’un enchevêtrement de facteurs structurels et contextuels. La disponibilité des denrées est tributaire de la productivité agricole, des pertes post-récolte et de la dépendance aux importations, souvent accentuée par la volatilité des prix mondiaux. L’accès, lui, dépend des revenus des ménages, de leur insertion dans les marchés et des inégalités de genre qui conditionnent le contrôle des ressources. L’utilisation des aliments est liée aux pratiques d’allaitement, aux connaissances nutritionnelles et à l’accès aux soins de santé primaires. Enfin, la stabilité des régimes alimentaires est fragilisée par les chocs climatiques, les crises économiques ou les conflits armés qui perturbent les chaînes d’approvisionnement (FAO, 2023). La théorie du changement oblige ainsi à rendre explicites ces causes profondes et à identifier les leviers les plus efficaces pour les atténuer.
Une fois ce diagnostic posé, la formulation des hypothèses devient centrale. Chaque lien de la chaîne causale doit être soutenu par une hypothèse testable et contextualisée. Par exemple : si les ménages reçoivent un transfert monétaire conditionné à la fréquentation des centres de santé, alors la couverture en supplémentation en vitamine A augmentera. Si les coopératives féminines bénéficient d’un appui pour la transformation et la conservation des céréales locales, alors la disponibilité de farines enrichies à prix abordable s’accroîtra. Ces hypothèses ne sont pas des certitudes mais des paris rationnels, qu’il convient d’évaluer dans le temps. Leur explicitation permet de limiter les angles morts : par exemple, s’assurer que les transferts monétaires ne soient pas détournés vers des consommations non essentielles, ou encore que la sensibilisation seule suffise réellement à modifier des pratiques alimentaires profondément ancrées.
À partir de là, la cartographie causale s’impose. Dans un programme nutritionnel africain, on distingue les intrants financement, personnel de santé communautaire, suppléments nutritionnels comme les aliments prêts à l’emploi (RUTF), infrastructures de dépistage , des activités telles que les campagnes de dépistage par MUAC, les sensibilisations sur l’allaitement exclusif, la distribution de compléments ou la fortification des repas scolaires. Ces activités produisent des extrants mesurables : nombre d’enfants dépistés, taux de fréquentation des centres, couverture de supplémentation, volume de repas scolaires servis. Ces extrants doivent ensuite se traduire en résultats intermédiaires tangibles : réduction des cas d’anémie, amélioration de la diversité alimentaire, baisse de la prévalence de l’émaciation. Enfin, l’impact visé à long terme est double : d’une part sanitaire, avec la diminution durable du retard de croissance et de la mortalité infantile ; d’autre part économique, avec l’amélioration du capital humain, du développement cognitif et, in fine, de la productivité nationale (World Bank, 2022).
La force d’une théorie du changement adaptée aux réalités africaines réside également dans sa capacité à intégrer des variables contextuelles souvent déterminantes. La gouvernance, par exemple, joue un rôle clé : sans coordination entre les ministères de la santé, de l’agriculture et de la protection sociale, un programme nutritionnel perd en efficacité. Le genre est également central, car ce sont souvent les femmes qui gèrent l’alimentation des ménages, sans toujours disposer du contrôle financier nécessaire. Le climat et l’agriculture ne peuvent être dissociés : des sécheresses récurrentes, comme celles observées dans la Corne de l’Afrique, menacent directement la durabilité des interventions. Enfin, la dynamique des marchés, influencée par les prix internationaux du maïs ou du riz, conditionne l’accessibilité des aliments nutritifs. En négligeant ces facteurs, un programme peut échouer malgré une architecture technique solide.
Pour qu’une théorie du changement dépasse le stade de la modélisation, elle doit être accompagnée d’un cadre de mesure rigoureux. Celui-ci s’articule autour d’indicateurs de processus (nombre de suppléments distribués, agents de santé formés), d’indicateurs de couverture (proportion d’enfants dépistés, taux de participation des ménages aux sessions de sensibilisation), d’indicateurs d’équité (écarts entre zones urbaines et rurales, entre quintiles de revenu, ou entre filles et garçons), et d’indicateurs d’impact (prévalence du retard de croissance, taux d’anémie, mortalité infantile). L’évaluation de ces indicateurs doit s’inscrire dans une logique d’équité et de durabilité, en privilégiant les comparaisons intertemporelles et interrégionales.
Enfin, une théorie du changement pertinente repose sur l’apprentissage adaptatif. Elle n’est pas une feuille de route figée, mais une boussole flexible qui doit être révisée en fonction des résultats observés. Si la simple sensibilisation n’améliore pas la diversité alimentaire, il peut être nécessaire d’introduire des subventions ciblées ou d’améliorer l’accès à l’eau potable. Si la distribution de suppléments ne réduit pas suffisamment l’anémie, un pivot vers des programmes de fortification de masse peut s’imposer. Cette capacité à ajuster en continu, en fonction des preuves et du retour terrain, fait de la théorie du changement un véritable instrument de gouvernance adaptative, particulièrement adapté aux contextes africains marqués par l’incertitude et les chocs récurrents.
L’exemple d’un programme nutritionnel africain
Pour comprendre ce concept, il suffit d’observer son application à un programme national de nutrition. Prenons l’exemple de l’Éthiopie, qui a déployé depuis 2008 un ambitieux Programme national de nutrition (NNP), articulé autour d’une approche multisectorielle et communautaire. Ce programme s’est appuyé sur une hypothèse simple mais puissante : si les services de santé de proximité, l’éducation nutritionnelle et la sécurité alimentaire locale sont renforcés conjointement, alors la malnutrition chronique et aiguë peut reculer de manière durable. Le programme a d’abord mobilisé un maillage dense d’agents de santé communautaires, recrutés dans les villages, formés pour assurer le dépistage précoce, la distribution de suppléments (fer, vitamine A, micronutriments), et l’orientation vers les centres de traitement. Ces interventions de proximité se sont appuyées sur une autre hypothèse de la théorie du changement : la confiance entre communautés et soignants, lorsqu’elle existe, augmente significativement la couverture effective des services de nutrition (UNICEF, 2021).
En parallèle, des programmes de cantines scolaires ont été introduits dans les zones les plus vulnérables, avec un double objectif : améliorer la diversité alimentaire des enfants tout en incitant les familles à maintenir la scolarisation, en particulier des filles. La théorie du changement établit ici un lien clair entre des intrants éducatifs et des résultats nutritionnels, tout en anticipant des impacts à long terme sur le capital humain et la productivité.
Le volet agricole et économique du programme illustre également la puissance de cette approche. En encourageant la diversification des cultures locales (haricots, légumes, produits laitiers) et en renforçant les coopératives féminines de transformation alimentaire, le NNP a cherché à réduire la dépendance aux importations coûteuses et à accroître la résilience alimentaire. Ici encore, la logique causale est explicite : si les ménages produisent et transforment des denrées nutritives localement, alors la disponibilité et l’accessibilité des aliments riches en micronutriments augmentent, entraînant une amélioration progressive des régimes alimentaires. Les résultats, bien que variables selon les régions, sont parlants. Entre 2005 et 2019, la prévalence du retard de croissance en Éthiopie est passée de 51 % à 37 %, et celle de l’émaciation de 12 % à 7 % (DHS, 2019). Ces chiffres traduisent un progrès significatif, même si les inégalités persistent entre zones rurales et urbaines. Ce succès relatif démontre que la théorie du changement ne se limite pas à une projection théorique, mais peut effectivement guider des politiques publiques efficaces, à condition qu’elles soient accompagnées d’un suivi rigoureux et d’une adaptation continue aux chocs (sécheresses, flambée des prix alimentaires, conflits).
L’expérience ghanéenne, avec son Programme d’alimentation scolaire (GSFP) lancé en 2005, offre une autre illustration complémentaire. Ici, la logique causale repose sur un triptyque : si les enfants reçoivent un repas nutritif quotidien à l’école, alors leur état nutritionnel et leur capacité d’apprentissage s’améliorent, tandis que la demande pour des produits agricoles locaux s’accroît. L’innovation de ce programme est d’avoir explicitement intégré la dimension économique : les repas scolaires sont préparés à partir de produits locaux, achetés directement aux petits producteurs, souvent des femmes. La théorie du changement lie ainsi nutrition, éducation et développement local, en créant un cercle vertueux qui dépasse le seul objectif sanitaire.
Enseignements et limites d’une approche par la théorie du changement
L’examen des programmes nutritionnels africains révèle un premier enseignement majeur : la théorie du changement offre une puissance de clarification. En explicitant dès le départ les hypothèses causales par exemple, “si les cantines scolaires fournissent des repas nutritifs locaux, alors la fréquentation scolaire augmente et les enfants consomment davantage de micronutriments” elle permet d’aligner bailleurs, gouvernements, ONG et communautés autour d’objectifs communs. Cette transparence méthodologique réduit les malentendus et facilite le pilotage stratégique des programmes.
Un second enseignement tient à la dimension multisectorielle. Les cas de l’Éthiopie et du Ghana montrent qu’un programme nutritionnel ne peut réussir qu’en articulant santé, éducation, agriculture et protection sociale. La théorie du changement oblige ainsi à dépasser les cloisonnements ministériels et à penser en termes d’écosystèmes d’impact. Elle aide à identifier des “chaînons manquants”, tels que l’accès aux routes rurales ou au stockage post-récolte, qui conditionnent en réalité le succès des actions nutritionnelles.
Cependant, ces expériences révèlent aussi les limites d’une telle approche. La première est le risque de simplification excessive. Les relations causales en nutrition sont rarement linéaires : les chocs climatiques, la volatilité des prix alimentaires ou les crises politiques peuvent briser brutalement la logique du programme. Un plan basé sur une théorie du changement trop rigide court donc le danger de devenir obsolète face aux réalités mouvantes.
Une autre limite réside dans la qualité et la disponibilité des données. Pour suivre correctement la chaîne d’impact, il est indispensable de disposer d’indicateurs fiables à chaque étape inputs, outputs, outcomes, impacts. Or, dans de nombreux pays africains, les systèmes statistiques sont encore fragiles, et la collecte en zones rurales reste coûteuse et incomplète. Ce déficit peut conduire à des évaluations biaisées, voire à des interprétations erronées.
Enfin, la théorie du changement, si elle n’est pas participative, peut se transformer en exercice technocratique réservé aux consultants et bailleurs. Lorsque les communautés locales ne sont pas pleinement associées à la construction des hypothèses causales, il existe un risque d’“importation de modèles” déconnectés des pratiques culturelles et alimentaires réelles. Par exemple, promouvoir des repas scolaires basés sur des denrées peu consommées localement peut entraîner un rejet partiel du programme.
Ces limites ne remettent pas en cause la pertinence de l’outil, mais elles soulignent la nécessité de l’utiliser comme une hypothèse vivante, en constante révision. Les programmes nutritionnels africains montrent que la théorie du changement gagne en robustesse lorsqu’elle est flexible, ancrée dans les réalités locales et couplée à un dispositif rigoureux d’évaluation d’impact.


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